Correspondence

3649.  Joseph Milsand to RB

As published in The Brownings’ Correspondence, 21, 296–301.

[Dijon]

[early October 1855] [1]

Mon cher Browning

Je suis heureux de me sentir assuré que dans tous les cas vous me donnerez le bénéfice de la meilleure interprétation possible, car voilà bien longtemps que j’aurais dû répondre à votre envoi et à vos deux billets de si bonne amitié. Le fait est que le temps m’a glissé entre les mains, et qu’en voulant vous écrire j’en ai été detourné par une cause ou une autre et en dernier lieu par un pénible état d’inquiétude dont heureusement je suis sorti à cette heure. Il s’agissait d’un danger de mort pour une personne qui m’est chère mais l’orage est passé et je reprends possession de mon monde. Il faut pourtant que je fasse violence à la sotte timidité qui me fait hésiter à vous parler de votre volume.

Je l’avais emporté avec moi, et chaque fois que je l’ai relu, il m’a frappé d’avantage. À la première lecture quelques morceaux avaient exigé de moi une dose d’attention qui avait quelque peu gâté leur effet; je veux parler surtout des morceaux écrits en strophes: mais ce sont précisement ces mêmes pieces qui m’ont ensuite le plus impressioné (par exemple By the Fire Side). J’aurais peine seulement à vous dire l’espèce d’impression que j’ai ressentie et je ne l’essayerai pas. Car elle tenait surtout à ce que je vous retrouvais dans vos vers, vous, Browning tel que je vous vois et je vous devine; et en bonne conscience je ne puis pas vous envoyer votre propre anatomie. Ce que je voudrais pouvoir vous dire c’est l’horoscope que je puis tirer du succès de vos vers. Le certain pour moi tout d’abord c’est qu’ils ne vous feront pas perdre du terrain loin de là.– Je crois même qu’une fois de plus vous avez trouvé, ou du moins exploité plus largement, une espèce de poésie essentiellement originale. Reste à savoir seulement si cette dernière publication est de nature à vous rendre accessible à un plus grand nombre de personnes, mais c’est ici que je suis embarrassé.

Ce qu’il y a de sûr c’est que ce qui m’a frappé le plus, c’est Robert Browning que j’ai cru y revoir comme dans un miroir. Je ne veux pas dire que vous ne soyez pas dramatique loin de là: mais ce que vous mettez en scène ce sont des secrets que Robert Browning est seul capable de voir.

J’ai de la peur à vous dire ma pensée car l’impression que vos œuvres m’ont causée tient beaucoup moins d’un jugement porté sur vous que d’un étonnement qui ne sait pas trop où il en est[.]

Il y a quelque chose pour moi d’étrangement frappant et qui m’a causé du trouble mais assurément jamais le drame n’avait servi à mettre en scene de pareils secrets de l’âme humaine, c’est le drame, c’est la conversation la parole usuelle servant à révéler les secrets qui habitent dans les profondeurs: les forces qui sont au Zenith ou au Nadir et que les yeux ordinaires ne peuvent découvrir celles qui ne peuvent être apperçues [sic] que par une puissance insolite de pénétration. Cela produit une étrange combinaison, un mélange de familiarité dans le moyen d’expression, et de puissance d’abstraction et de sérieux. Un sans-façon pour révéler ce qui ne peut être conçu que par une puissante [sic, for puissance] surhumaine de réflexion. Vous employez la forme et le rhythme avec lequel on chante les amours pour mettre en scène les pensées les aspirations qu’on ne découvre qu’au fond des mines. Vous employez le drame tel qu’il sert pour peindre un contrebandier et ses mobiles vulgaires par ses actes pour mettre en scène les résultats de la plus profonde philosophie. C’est un peu de la philosophie en marionnettes. Bref il y a dans tous vos morceaux un contraste si marqué d’éléments contraires de familiarité d’expression et de puissance étonnante dans la pensée.

C’est toujours votre individualité qui fait pour moi le plus puissant magnétisme de vos morceaux. Permettez-moi de vous le dire c’est parce que vous m’étonnez vous-même que ce que vous faites m’étonne. Ce n’est pas que vous ne soyez pas dramatique et très habile dramatique dans votre manière de mettre en scène.

Mais c’est toujours vous qui êtes dans vos vers ce qui leur donne leur principale [sic] effet sur moi. Je ne veux pas dire que vous ne soyez pas dramatique. Au contraire: et ce n’est certainement qu’indirectement que vous vous montrez: on vous sent vous et vos facultés en sentant et concevant les étonnantes et les puissantes facultés qu’il a fallu pour voir et concevoir les mobiles, les secrets, les agents intérieurs que vous mettez en scène c’est peut-être un charme de plus que cette manière indirecte de vous laisser deviner sans vous montrer Pour moi cela ajoute certainement à l’effet—à l’espèce de trouble étrange que me causent vos morceaux– Je vous vois dans un brouillard, qui vous rend plus surnaturelle et qui augmente chez moi l’étonnement, le sentiment de quelque chose d’incompréhensible le sentiment d’une chose qui est, et qui est impénétrable que je désire voir et qui s’étend au delà de ma vue.

Ce que j’ai eprouvé en vous lisant ce n’est pas le sentiment de mes idées à moi et de ce qu’elles pouvaient trouver à louer ou blâmer dans les vôtres. <***>

 

[Second Draft]

Mon cher Browning

Je suis heureux de me sentir assuré que dans tous les cas vous me donnerez le bénéfice de la meilleure interprétation possible; car voilà bien longtemps que j’aurais dû répondre à votre envoi et à vos deux billets de si bonne amitié. Le fait est que le temps m’a glissé entre les mains, et qu’en étant décidé à vous écrire j’en ai été détourné par une cause ou une autre, et en dernier lieu par un pénible état d’inquiétude qui heureusement a bien fini. Il s’agissait d’un danger de mort pour une personne qui m’est chère. Il faut pourtant que je fasse violence à la sotte mauvaise honte qui me fait hésiter à vous parler de votre volume.

Je l’avais emporté avec moi, et chaque fois que je l’ai relu, il m’a frappé d’avantage. À la première lecture, quelques pièces m’avaient demandé une dose d’attention qui avait quelque peu gêné leur effet. Mais ce sont précisément ces mêmes pièces, ou du moins une ou deux d’entr[e] elles qui m’ont ensuite le plus impressioné (en particulier by the Fire Side). J’aurais peine seulement à vous dire l’espèce d’impression que j’ai ressentie car elle ressemblait moins à un jugement qu’à de l’étonnement: d’ailleurs ce qui m’a le plus frappé, dans ce que vous avez façonné, c’est vous même, Robert Browning, tel que je vous vois et vous devine; et en bonne conscience je ne puis pas vous envoier [sic, for envoyer] votre propre anatomie.

En cherchant à me rendre compte de ce qui m’avait arrêté au premier abord il me semble que cela tient en grand partie à une allure abrupte, qui supprime dans les mots les transitions existant dans les idées. Mais je ne suis pas anglais et à cet égard je ne puis guère m’en rapporter à mon sentiment. Pourtant je ne puis m’empêcher de croire que jusqu’à un certain point l’inconvénient est inhérent à la forme dramatique que vous avez choisie. En somme je suis content que pour cette fois vous l’ayez adoptée. En cédant à votre pente je crois que vous avez créé une forme de poésie qui n’avait pas eu de précédent et pour ma part je trouve un étrange charme au mélange de sans-façon dans la forme et des graves pensée[s]—mais eu égard au public je garde toujours un désir qui ne me laisse pas tranquille: c’est celui de vous voir un jour livrer directement vos pensées, ou du moins les livrer dans une forme qui vous laisse la ressource de les développer. Car je crois que vous avez en vous beaucoup de choses qui peuvent se faire comprendre, mais que bien des lecteurs ne concevront jamais, à moins que vous les exposiez pour ainsi dire à la manière des orateurs.

Du reste, je suis tout à fait mécontent de ce que je vous écris– Il est absurde de vous parler de vos vers, quand je ne puis pas et ne veux pas vous dire tout mon sentiment. J’aime mieux vous communiquer une idée qui me paraît propre à être utile sans être capable de vous arrêter dans votre voie. Pourquoi conserver l’habitude de placer une grande lettre en tête de tous les vers? Parfois cela me semble nuire à la clareté [sic, for clarté] en empêchant de distinguer les cas où la grande lettre est exigée par le sens, et ceux où elle est seulement entraînée par la position. <***>

Publication: None traced.

Source: Author’s drafts at Armstrong Browning Library, Joseph Milsand Archive.

Translation:

[Dijon]

[early October 1855] [1]

My dear Browning

I am glad that I can feel sure that in any event you will give me the benefit of the best possible interpretation, because I ought to have replied long ago to what you sent me and to your two very friendly notes. The fact is that time has slipped through my fingers, and while wanting to write to you I was distracted by one thing or another and most recently by a painful state of worry from which fortunately I am now free. It had to do with the near death of a person who is dear to me, but the storm has passed and I am again taking control of my world. However, I have to force myself to overcome the foolish timidity which makes me hesitate to speak to you about your volume.

I had brought it with me, and each time I re-read it, I was more struck by it. At the first reading, some pieces required an amount of attention which somewhat spoiled their effect; I am speaking especially of the pieces written in stanzas, but those are precisely the same parts that afterward made the strongest impression on me (for example By the Fireside). I would find it difficult to tell you what kind of impression I felt and I shall not attempt it. For it came above all from the fact that in your verses I was recognizing you, Browning, as I see you and I guess you to be; and in good conscience I cannot send you your own anatomy. What I would like to be able to tell you is the horoscope that I can draw from the success of your verses. First and foremost what is certain for me is that they will not cause you to lose any ground. Far from it. I think, in fact, that once again you have found, or at least have more fully exploited, an essentially original kind of poetry. It remains only to be seen whether this most recent publication is likely to render you accessible to a greater number of people, but here is where I am at a loss.

What is sure is that what struck me most is Robert Browning, whom I thought I saw again as in a mirror. I do not mean to say that you are not dramatic, far from it. But what you dramatize are the secrets that Robert Browning alone is capable of seeing.

I am afraid to tell you my thoughts because the impression that your work made on me comes less from a judgment upon you than from an astonishment that leaves one uncertain where one is.

There is something strangely striking for me and which disturbed me but assuredly never had drama served to dramatize such secrets of the human soul. It is drama, it is conversation, the ordinary word serving to reveal secrets which reside in the depths: the forces at the Zenith or the Nadir and which ordinary eyes cannot detect, those forces which cannot be perceived except by an exceptional power of penetration. This produces a strange combination, a mixture of familiarity in the means of expression, with the power of abstraction and seriousness. An informality used to reveal what cannot be conceived of except by a superhuman power of reflection. You use the form and the rhythm with which one sings of love to dramatize the thoughts, the aspirations that one discovers only deep in the expression. You use drama in such a way that it serves to paint a smuggler and his vulgar motives by his acts, to dramatize the results of the most profound philosophy. It is a little like a philosophy of marionettes. In short, there is in all your pieces such a marked contrast of contrary elements, of familiarity of expression and of astonishing power of thought.

It is always your individuality which for me produces the most powerful magnetism of your pieces. Allow me to tell you that it is because you yourself astonish me, that what you create astonishes me. It is not that you are not dramatic, and very skillfully dramatic, in your manner of dramatizing.

But it is always you who are in your verses, which gives them their principal effect on me. I do not mean to say that you are not dramatic. On the contrary; and certainly you show yourself only indirectly. One feels you, you and your faculties of feeling and conceiving the astonishing, and the powerful faculties which were needed to see and conceive the motives, the secrets, the interior causes which you dramatize. This indirect way of allowing yourself to be discerned without showing yourself is perhaps yet another charm. For me this certainly adds to the effect—to the sort of strange perplexity your pieces cause me. I see you in a fog, which makes you more supernatural and which increases my astonishment, my feeling of something incomprehensible, my feeling of a thing which is, and which is impenetrable, which I wish to see and which extends beyond my view.

What I experienced upon reading you is not the feeling of my own ideas and what they could find to praise or to blame in yours. <***>

 

[Second Draft]

My dear Browning

I am glad that I can feel sure that in any event you will give me the benefit of the best possible interpretation, because I ought to have replied long ago to what you sent me and to your two very friendly notes. The fact is that time slipped through my fingers, and having decided to write you I was distracted by one cause or another, and most recently by a distressing state of worry which fortunately has ended well. It had to do with the near death of a person who is dear to me. However I must force myself out of the foolish diffidence which makes me hesitate to speak to you about your volume.

I had brought it with me, and each time I re-read it, I was more struck by it. At the first reading, some pieces required an amount of attention which somewhat ruined their effect. But it is precisely those same sections, or at least one or two of them, which afterward made the most impression on me (in particular, By the Fire Side). I would have a hard time even telling you what kind of impression I felt, since it seemed less a judgment than astonishment. Besides what struck me the most, in what you have fashioned, is yourself, Robert Browning, as I see you and guess you to be, and in good conscience I cannot send you your own anatomy.

In seeking to explain to myself what had stopped me at first sight it seems to me that it came in large part from an abrupt gait, which obscures, in the words, the transitions which exist in the ideas. But I am not English and in this regard I cannot rely on my instinct. Yet I cannot help thinking that to some extent the difficulty is inherent in the dramatic form you have chosen. All in all, I am glad that this time, you adopted it. In yielding to your inclination, I think you have created a form of poetry that had no precedent, and for my part I find a strange charm in the mixture of unpretentious form and serious thoughts—but in regard to the public, I still harbor a desire that will not leave me in peace. That is to see you one day deliver your ideas directly, or at least deliver them in a form which allows you some means of developing them. For I think that you have in you many things which can be understood, but which many readers will never imagine, unless you expound them, so to speak, in the manner of orators.

However, I am completely dissatisfied with what I have written you. It is absurd to speak to you about your verses, when I cannot and do not want to tell you all I felt. I prefer to communicate one idea to you which seems likely to be useful without being liable to stop you in your tracks. Why preserve the custom of using a capital letter at the beginning of each line? Sometimes this seems to me to compromise the clarity by obscuring the distinction between cases where the capital letter is required by the meaning, and those where it is simply caused by its position. <***>

1. Approximate dating based on reference to SD1871, dated 18 October 1855, in which Milsand writes: “I have written Browning a stupid letter on his new poems.”

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