E570100G. Aurora Leigh.
Revue Britannique, January 1857, pp. 102–114.
As reprinted in The Brownings’ Correspondence, 23, 356–363.
C’est à la fin du mois de novembre 1856 qu’a été publié, à Londres, ce poëme en neuf chants, salué par tous les principaux organes de la presse mensuelle et hebdomadaire, comme l’ouvrage capital de l’année, une œuvre éblouissante qui, par l’énergie de la pensée, l’originalité des images et l’éclat du style, «surpasse tout ce qui a paru dans la poésie anglaise depuis Childe Harold. Aurora Leigh,» ajoute le Leader, «place incontestablement mistress Browning à la tête de toutes les poëtesses anciennes et modernes.» L’Athenæum, la Litterary Gazette, le Blackwood’s Magazine, etc., etc., en exprimant quelques réserves (le Leader lui-même en fait aussi quelques-unes), n’exaltent guère moins le poëme nouveau. Comment la Revue Britannique pourrait-elle ne pas consacrer quelques pages à une composition ainsi annoncée?
Nos lecteurs n’ignorent ni le nom ni quelques-unes des premiêres poésies de mistress Browning. Lorsqu’elle était encore miss Elisabeth Barrett, nous publiâmes entre autres un des deux sonnets adressés par elle à George Sand, avec une imitation en vers; et nous pouvons d’autant plus y faire allusion qu’évidemment la lecture des romans de l’auteur de Lélia a exercé une influence plus ou moins directe sur la conception d’Aurora Leigh, quoique mistress Browning ait conserve la pruderie un peu puritaine qui dictait à miss Elisabeth Barrett l’invocation publique; plus charitable que discréte, par laquelle George Sand était invitée poétiquement à penser à son salut. Ce n’est pas peut-être sans intention que mistress Browning donne à sa nouvelle héroïne ce nom d’Aurore, vrai nom de baptême de l’illustre pseudonyme dont elle faisait, dans ses sonnets, une espéce d’hermaphrodite,
Thou large-brained woman and large-hearted man*
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*C’est dans une de nos livraisons de l’année 1844 (t. II, p. 717), que nous insérâmes la traduction littérale de cette piéce et une imitation en vers.
Voici une variante de l’imitation pour ceux de nos lecteurs qui, à douze ans de date, n’auraient pas la Revue de 1844 sous la main. Dans notre variante, les quatre premiers vers remplacent ceux oú mistress Browning compare (peu délicatement, selon nous, dans des vers de femme à femme) les sens tumultueux de la femme-homme aux lions furieux d’un amphithéâtre païen (the lions of thy tumultuous senses). Un démon, substitué à ces lions, doit s’entendre tout à fait métaphoriquement et comme opposition à l’ange finalement victorieux. Saint Paul avait aussi assimilé, comme mistress Browning, le mauvais esprit qui nous tente tous à un lion cherchant sa proie, quœrens quem devoret.
a g. s.
D’Hermés et d’Aphrodite énigmatique enfant,
Ou mon frère ou ma sœur, à la fois homme et femme,
Un farouche démon, tour a tour triomphant
Et tour à tour vaincu, lutte contre ton âme.
Un ciel sombre sur toi semble s’appesantir;
Mais de ce même ciel un éclair doit jaillir,
Miraculeux rayon qui, des plus hautes sphères,
Versera sur tes yeux les divines lumières.
Un ange en descendra: de son chaste baiser
Il calmera les feux qui semblent t’embraser,
Et, soudain, t’emportant dans le pli de son aile,
Te dira: «Viens, ma sœur; toi, qui fus grande et belle.
Sois pure aussi, renais; je veux de mon amour
Imprégner ton génie et ton cœur tour à tour,
Afin que, consacré par une sainte flamme,
Ton nom ait un autel dans tous les cœurs de femme.
________ [p. 103→]
Aurora Leigh nous est présentée comme son ideal de la femme-auteur, douée de la double imagination du Nord et du Midi, jalouse de son indépendance, marchant dans sa force et dans sa liberté, refusant de s’engager dans le lien du mariage avec un homme qui se croit supérieur à elle, dédaignant même une grande fortune …, quoiqu’elle lui soit offerte par un socialiste; bref, une Lélia un peu moins excentrique que sa sœur française, une Lélia amendée, sinon encore sanctifiée.
Il est quelques autres rapprochements que le lecteur pourra faire lui-même, sans que nous ayons à les indiquer en analysant l’histoire de cette héroïne poëte, à laquelle mistress Browning a aussi voulu s’identifier elle-même, comme Byron s’était identifié à Childe Harold. Génie précoce, comme Aurora Leigh, Elisabeth Barrett s’était déjà révélée, à l’âge de quinze ans, par une suite de ces poésies qu’on appelait autrefois fugitives, que nous appelons aujourd’hui poésies intimes, et auxquelles les Revues et les Magazines de la Grande-Bretagne abandonnent la page blanche entre deux articles. Comme Aurora, l’etude du grec et du latin fit partie de son éducation élémentaire, à telles enseignes qu’elle avait traduit et publié le Prométhée enchainé, d’Eschyle, à un âge oú les éléves d’Eton et de Westminster font encore des thémes et des versions. Comme Aurora, dans un âge plus mûr, ni Elisabeth Barrett ni mistress Browning n’ont dementi les promesses de l’enfant précoce, ainsi que l’attestait en 1844 un recueil en deux volumes, qui s’est augmenté d’un troisiéme en 1856. Comme Aurora, mistress Browning a toujours eu le culte de l’Italie dans le cœur. Nous signalerons ce culte en citânt plus tard quelques-unes de ses compositions les plus gracieuses ou les plus énergiques, inspirées par un sentiment plus italien qu’anglais. Mais nous allons essayer d’abord une analyse aussi compléte que possible de cette Aurora Leigh qui vient de faire décerner à mistress Browning la couronne de reine des poetesses rêvée pour elle-même. Quelques details biographiques trouveront aussi plus naturellement leur place à propos des petites poésies de l’auteur, qui ont été une date dans sa vie …, celles-là principalement qui peuvent étré designées sous le titre de poésies intimes ou personnelles. Provisoirement nous prévenons ici que pour devenir mistress Browning, Elisabeth Barrett n’a point épousé, comme son Aurora Leigh, un socialiste, mais un poëte …: union parfaitement assortie, dont les chances auraient pu cependant inspirer quelque inquiétude aux deux époux. Deux muses dans un même ménage, c’est beaucoup. Heureusement, dans le ménage Browning les deux muses avaient chacune sa part de renommée parfaitement distincte avant de s’associer. Elles s’admiraient mutuellement avant de s’aimer. M. Robert Browning avouait depuis longtemps avec modestie qu’Elisabeth Barrett avait un talent plus sympathique et plus populaire que la sien. Il le reconnaît encore aujourd’hui en se montrant fier de l’illustration féminine ajoutée à son nom. Le Sordello, le Paracelse, le Roi Victor et le Roi Charles, le Retour des Druses, le Passage de Pipa, le Jour de naissance de Colombe, et les autres compositions dramatiques on lyriques du mari, ne dépareraient pas les trois volumes de la femme.
Aurora Leigh est à la fois un poëme et un roman, un roman sous forme d’autobiographie. C’est Aurora elle-même qui parle toujours à la première personne, fait ses confessions psychologiques et expose ses idées sur toutes choses, non sans abuser un peu de la digression philosophique et descriptive. Lord Byron avait appelé son Childe Harold un romaunt, avec la prétention bientôt abandonnée de faire du héros un chevalier-troubadour ou un pélerin du moyen âge égaré au milieu du xixe siécle. L’Aurora Leigh de mistress Browning est le vrai roman moderne des Anglais, plus bourgeois que chevaleresque, le novel qui tient le milieu entre le romance et le tale. Le second personnage du livre est un réformateur utopiste, amoureux de son systéme et tout occupé de le réaliser avec la bonne foi du plus sincère de tous les utopistes contemporains. Ce bon Charles Fourier, que nous avons beaucoup connu, nous l’avait prédit avec sa naïveté superbe: «Je serai un jour le héros d’un poëme!» Il bornait là son ambition, le brave homme; il ne se posait pas en dieu ni en demi-dieu, lui, comme quelques autres de ces régénérateurs humanitaires dont les utopies plus ou moins entachées de charlatanisme ont fourni le sujet d’un volume à notre ancien collaborateur Louis Reybaud, cet ingénieux économiste-romancier, qui ne serait peut-être pas de l’Academie des sciences morales et politiques sans les romans oú il s’est si agréablement moqué des politiques et des moralistes [p. 104→] dont il est aujourd’hui le collègue railleur.
Ce ne sera pas notre faute si, en citant quelques passages du roman-poëme de mistress Browning, nous avons quelquefois l’air de traduire de la prose et non des vers. La rime n’ajouterait rien à ces passages trés-prosaïques dans l’original et qui contrastent avec ceux oú la poétique Aurora parle du haut du trépied delphique. Dans sa théorie, mistress Browning nous assure qu’il ne manque aux héros et aux événements de notre temps que la distance de quelques siécles pour être dignes des vers d’un autre Homère: «Les critiques prétendent que l’épopée est morte avec Agamemnon et les dieux nourris par une chévre … Je n’en crois rien. Je n’ai jamais pu rêver que les héros d’Homère avaient douze pieds de haut. Ils n’étaient que des hommes! Les cheveux de son Hélène grisonnèrent comme ceux de n’importe quelle miss Smith qui porte perruque. L’enfant d’Hector, qui joue avec le panache du casque paternel, n’était qu’un enfant comme le vôtre qui joue avec une plume de dindon. Tous les hommes sont des héros possibles: chaque siécle, relativement héroïque et doué de deux faces dont l’une regarde devant et l’autre derrière, attend son tour pour réclamer son poëte épique … Chaque siécle, regardé de trop prés, est mal vu par ceux qui en ont été les acteurs vivants. Supposons que le mont Athos eût été sculpté en une statue colossale comme le voulait Xerxés, les paysans qui auraient fait des fagots dans une de ses oreilles ne se seraient pas plus doutés de sa forme humaine que les chévres qui y auraient brouté. Ils auraient été obligés d’aller se placer à une distance de douze milles pour distinguer le profil du géant, le double promontoire de son nez et de son menton, sa grande bouche muette, et sa main qui eût versé un torrent dans la mer ou le flot d’argent d’une rivière dans la prairie adjacente. Il en est ainsi de l’époque oú nous vivons, trop grande pour être mesurée de prés.» Mistress Browning développe cette thése et ajoute que s’il est encore des poëtes (et il en est), ils n’ont d’autre fonction que «de peindre leur propre siécle et non celui de Charlemagne … Le roi Arthur lui-même n’était qu’un roi trés-prosaïque pour la reine Geniévre, et Camelot semblait aux ménestrels de son temps aussi plat que Regent-street aux poëtes du nôtre.»
Peut-être, contrairement à la théorie de mistress Browning, faudrait-il conclure que c’est justement parce que les héros de notre temps paraîtront plus poétiques qu’à nous aux poëtes des siécles à venir, qu’il serait prudent de les leur léguer vierges, pour chanter ceux des siécles passés. Mais elle, non, c’est miss Aurora Leigh qui lui paraît digne d’être chantée, ou plutôt de dicter une autobiographie, et le roman commence:
—Le père d’Aurora Leigh, Anglais riche et savant, voyageant en Italie, avait remarqué à Florence une jeune fille qui portait un cierge dans une procession. Il en devint épris, la demanda en mariage et obtint sa main. La belle Florentine le rendit père et mourut. Dans son désespoir, le malheureux époux s’établit au milieu des montagnes et s’y dévoua à l’éducation de sa fille unique. Nous enseignons volontiers ce que nous savons; le père d’Aurora aurait préferé sans doute avoir un fils à élever, pour lui parler la langue d’Homère et de Virgile: au risque de faire un bas-bleu de sa fille, il lui enseigna le grec et le latin comme à un garçon:
He wrapt his little daughter in his large
Man’s doublet, careless did it fit or no.*
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*«Il enveloppa sa petite fille dans son large manteau d’homme, sans s’inquiéter si ce manteau lui allait ou non …,» de même, dit Aurora Leigh, que les jeunes filles de la cour de Lycoméde attachèrent un voile au front hardi du jeune Achille.
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Aurora Leigh convient franchement que cette éducation n’est pas précisément celle que doit souhaiter une jeune fille. Toute sa vie elle sentit le vide que laisse autour du cœur l’absence de la mère; toute sa vie elle évoqua cette mère inconnue, se comparant à l’agneau qu’on a oublié hors de l’étable et qui bêle toute la nuit. «La femme seule, dit-elle, sait élever l’enfant. Un père a beau être tendre, il ne peut suppléer la mère.»
Le riche et savant Anglais mourut lorsque Aurora n’avait encore que treize ans. Doublement orpheline, elle fut réclamée par sa famille paternelle et embarquée pour l’Angleterre. Ses premières impressions à l’aspect des falaises d’Albion ne furent guère agréables; et débarquée, ce fut pis encore: «Oh! que ces rochers me parurent froids! Com- [p. 105→] ment pourrais-je trouver un foyer parmi ces maisons rougeâtres enveloppées de brume? Les prémiers mots de la langue de mon père que j’entendis sortir de lévres étrangères qui n’avaient point de baiser pour moi me firent d’abord sangloter, puis rire et puis sangloter encore!—Le mal de mer a rendu cette fille folle, dit quelqu’un prés de moi. Nous montâmes dans le waggon. Etait-ce bien l’Angleterre de mon père? la grande île? La terre me semblait découpée en compartiments séparés les uns des autres, chaque clos de verdure et chaque champ s’isolant du clos et du champ voisins, comme de l’homme. Le ciel lui-même me fit l’effet d’étre un ciel plus bas, comme si vous pouviez y atteindre avec la main, et j’aurais osé le toucher sans respect tant il était loin des astres célestes. Tous les objets avaient un aspect vague et monotone. Shakspeare et ses freres les poëtes auraient-ils donc absorbé toute la lumière? Quoi! pas une colline, pas une pierre qui se dessine pittoresquement a l’horizon, pas une pierre qui recéle une etincelle et d’ou l’on puisse faire jaillir un rayon coloré!»
Un touriste étranger qui peindrait l’Angleterre sous ce triste jour serait taxé de calomnie, et il faut convenir qu’ici mistress Browning est plus Italienne qu’on ne l’est même en Italie.
Aurora Leigh est confiée à la tutelle d’une sœur de feu son père, figure séche, roide et anguleuse qui semble taillée dans une des blanches falaises de la côte de Douvres: comparaison dont nous reclamons la propriété, mais qui n’exagère pas l’antipathie qu’Aurora eprouve pour sa puritaine tante.
«Je crois voir encore la sœur de mon père debout sur le seuil de sa maison de campagne pour me recevoir à mon arrivée. Elle était la, droite et calme, avec un bandeau qui serrait son front étroit comme pour y contenir toute pensée capable de faire battre son cœur. Ses cheveux commençaient à blanchir, bien moins par l’effet des glaces de l’âge que de sa froide indiffèrence pour les choses de la vie (car. quoique l’ainée de mon père, elle n’était pas vieille); son nez formait un profil aigu et cependant délicat; sa bouche aux lévres pincées n’était pas sans douceur, mais elle en avait contracté les deux extrémités à force d’exprimer des refus d’amour. Ses yeux étaient sans couleur; autrefois ils avaient pu sourire, mais sans s’oublier jamais dans un sourire, et sur ses joues survivaient les roses de ses anciens étés, roses semblables à celles qu’on conserve dans un herbier ou entre les feuillets d’un livre. Elle avait vécu d’une vie vertueuse, ainsi qu’elle le croyait du moins, d’une vie calme certainement, dans la société du vicaire de la paroisse, de l’apothicaire et des hobereaux voisins, passant son temps à tricoter des bas et à coudre des jupes pour les pauvres … Elle avait vécu d’une sorte de vie d’oiseau, d’oiseau né dans sa volière, se contentant de sauter d’un barreau à un autre, ayant pitié de ceux qui volent dans les bois et s’y nourrissent de baies sauvages. Hélas! moi, un de ces jeunes oiseaux de l’air libre, amenée dans ma cage, je devais m’estimer heureuse d’y trouver chaque jour de l’eau claire et du grain nouveau!»
La vieille fille d’Angleterre n’avait jamais pardonné à son frère son mariage avec une étrangère, et, malgré toute sa charité chrétienne, elle ne pardonna pas non plus à sa jeune niéce d’être née de cette union. Le sévère régime des idées anglaises lui parut donc urgent pour réformer son éducation première. Ce régime intellectuel mit à une cruelle épreuve la fille d’une mère florentine. La patience d’Aurora était presque épuisée; son vif esprit s’étiolait comme une plante dans une cave sombre, lorsqu’en furetant dans la maison un bon génie lui fit découvrir une armoire contenant des livres que la tante Marjory avait eu le soin de cacher comme un poison dangereux. Ces livres étaient le reste de la bibliothéque paternelle. Aurora les dévora tous furtivement, prose et vers.
Les poëtes l’enivrèrent de leur harmonie magique. Ce fut pour elle une révelation électrique de sa propre vocation. La poésie fit éclater une véritable explosion dans son cœur, qu’elle compare au foyer secret d’un tremblement de terre.
«De même que la terre se souléve contre tout ce qui pése sur elle aussitôt que les feux intérieurs ont atteint et mordu son cœur, de même que, renversant temples, édifices, arcs de triomphe et hautes tours, elle reconquiert sa liberté élémentaire, ainsi mon âme, au premier contact de la divine poésie, brisa toutes les conventions et bondit de surprise, convaincue des grandes éternités qui lient deux mondes.» [p. 106→]
Bref, Aurora, inspirée par les poëtes, fit elle-même des vers.
C’est ici qu’Aurora introduit son cousin, Romney Leigh. «Je n’ai pas encore nommé mon cousin, et cependant j’avais eu en lui, pendant les vacances de chaque année, un compagnon, une espéce d’ami. Il était mon aîné de quelques années, jeune homme froid, timide et distrait, tendre cependant aussi quand il y pensait, d’une tendresse grave et presque impérative comme il convenait au jeune propriétaire de Leigh-Hall … Quand il venait de l’université à son château, il franchissait la colline pour rendre visite à ma tante, portant d’une main un panier de raisins, produit de sa serre chaude, et de l’autre un livre … Le livre, j’étais toujours sûre d’en connaître le contenu; c’était un ouvrage de statistique, le tableau numérique de tous les boucs qui, au jour du jugement dernier, seront envoyés brouter dans l’enfer, lorsque Dieu opèrera la séparation finale des boucs et des brebis. Ma tante aimait mon cousin autant qu’elle pouvait aimer quelqu’un, et elle l’autorisa à paraître soupirer sur mon passage. A vrai dire, il avait le don du soupir, et prenait naturellement l’air plaintif.»
Ce cousin n’était pas aussi indifférent à Aurora Leigh que semble l’indiquer ce portrait, qui serait encore moins flatté dans une traduction plus littérale. Les contrastes de caractères rapprochent les cœurs. La jeune fille poëte éprouve un bizarre intérêt pour le jeune philanthrope, qui, ne se contentant pas de grouper en chiffres les misères humaines, rêve la régénération du peuple par une application sérieuse du système phalanstérien.
Enthousiaste à sa manière, Romney Leigh ne serait pas fâché d’associer à ses plans de socialisme une intelligence active comme celle de sa cousine. Il l’étudie à ce point de vue et lui dérobe le manuscrit de ses vers, espérant y surprendre le secret de sa pensée. Des vers! Romney Leigh est de l’humeur de ce mathématicien qui, en sortant de la représentation d’Athalie, s’écriait: «Qu’est-ce que cela prouve?» Il lui semble que miss Aurora perd son temps et il se propose de le lui dire très franchement, plus sévère que Charles Fourier, son maître, qui avait ménagé l’asile de la classe papillonne aux talents frivoles de sa communauté économique. Malheureusement, notre ultra-fouriériste vient pour s’expliquer avec sa cousine, un matin que la jeune poëtesse, enivrée de ses propres rimes, ayant tressé de ses mains une couronne de lierre, l’essayait sur son front et s’exercait à improviser un jour au Capitole comme l’héroïne de madame de Staël. Romney Leigh lui rend brutalement son manuscrit et cherche à lui démontrer la vanité de la poésie. Aurora, très dépitée, lui réplique en déclamant sur son matérialisme. Elle prétend que c’est par le culte des arts qu’il faut régénérer la société et non par l’établissement des bains publics, des soupes économiques, des ateliers d’industrie, etc., etc. Romney Leigh choisit donc bien mal son temps pour déclarer à Aurora qu’il a conçu pour elle un sentiment plus tendre et plus exclusif que celui de son dévouement philanthropique aux classes inférieures, aux prolétaires, aux indigents et à tous les déshérités de notre civilisation. Il lui propose de l’éspouser, car il l’aime. Aurora ne peut croire à l’amour d’un économiste, d’un statisticien, d’un socialiste. Elle suppose qu’il se trompe lui-même en croyant aimer. «Non, non,» lui dit-elle dédaigneusement, «ce que vous aimez, ce n’est pas une femme, Romney; c’est une cause: vous avez besoin d’une femme de charge et non d’une maîtresse, monsieur; vous en feriez votre épouse pour qu’elle s’utilisât dans vos plans et renoncât à avoir un but à elle. Votre cause est noble, vos plans sont parfaits, mais je suis indigne d’y concourir et je concois autrement l’amour. Adieu!
«—Adieu, Aurora! adieu? Quoi, vous me rejetez ainsi?
«—Eh quoi! monsieur, vous êtes déjà marié depuis longtemps, vous avez déjà une épouse que vous aimez, votre théorie sociale! Dieu vous bénisse tous les deux, votre théorie et vous; quant à moi, je ne suis pas assez docile pour être la servante d’une femme légitime. Ai-je donc l’air d’Agar, dites-moi?»
La tante Marjory, en apprenant le refus de sa nièce, lui adresse une mercuriale moitié puritaine et moitié mondaine. En refusant sa main à son cousin, Aurora Leigh a refusé une fortune. Les domaines paternels sont substitués. Une clause de la substitution exclut formellement de l’héritage tout enfant qui serait né d’une mère étrangère. Aussitôt qu’il avait connu la naissance d’Aurora, le père de Romney avait proposé à son frère d’arranger d’avance un mariage entre leurs enfants pour éluder autant que possible la clause de déshérence. [p. 107→] Romney, en voulant épouser Aurora, obéissait donc aux intentions généreuses de son père en même temps qu’a ses sentiments particuliers pour elle. Mais cette révélation blesse l’orgueil de la jeune fille autant que le dédain pour ses vers avait blessé son amour-propre de femme auteur. Quoi! son mari serait pour elle un bienfaiteur! Quoi! elle deviendrait le prix d’un traite conclu avant qu’elle se connût elle-même! mais elle ne s’appartiendrait donc plus? Consentir à un pareil mariage, ce serait ratifier la vente anticipée de son cœur et de sa main. Romney la posséderait comme son bien et sa chose; il aurait sur elle le droit d’un planteur américain sur sa négresse; il pourrait la revendre, vendre ses enfants, les échanger contre des négrillons ou contre les petits mendiants et les orphelins de la phalange. «En vain l’ange de l’ideal me tendrait ses mains et m’ouvrirait ses ailes, il me faudrait enseigner l’alphabet dans une école déguenillée (ragged school) ou aller faire la lessive dans un lavoir public! Il le faudrait, si Romney l’ordonnait, et je n’aurais pas même le droit qu’a la souris prise au piége, le droit de faire entendre son petit cri (to squeal).»
On devine qu’Aurora préfère son indépendance à ce servage philanthropique. Elle ne veut pas même accepter une somme considérable que Romney lui destinait pour réparer en partie la clause fatale de la substitution qui l’a rendu l’exclusif héritier de tous les biens de la famille Leigh. Elle se croit assez riche avec trois cents livres sterling que lui laisse la tante Marjory en mourant, et elle part pour Londres, ce théâtre ou ce tombeau de tous les aspirants à la gloire littéraire. Elle fait une admirable description de Londres, en apercevant dans son brouillard des figures aussi poétiques que celles qui apparaissaient à Ossian aveugle, à travers les nuages du ciel calédonien. La voilà établie femme auteur, maîtresse d’elle-même et perdant de vue le philanthrope dont elle a repoussé la main. Trois ans se passent. Un jour Aurora reçoit la visite d’une grande dame, lady Waldemar, qui vient lui annoncer que son cousin est au moment de faire le plus extravagant des mariages en épousant «une fille d’une vie douteuse, d’une naissance trop peu douteuse et qui mourait de faim, sur les troittoirs de Londres.» Lady Waldemar ne cache pas qu’elle voudrait elle-même épouser Romney et qu’elle vient prier Aurora de l’aider à rompre cette union mal assortie. Aurora refuse de se mêler de cette intrigue, n’éprouvant qu’une répugnance assez prononcée pour la belle dame et curieuse de connaître d’abord la pauvre fille que lady Waldemar honore de sa jalousie.
Aurora va donc à la recherche de la fiancée déguenillée et elle ne la découvre, dans un grenier, qu’aprés avoir franchi les horribles cours du quartier Saint-Gilles, où les philanthropes eux-mêmes subissent quelquefois d’horribles malédictions en allant visiter leurs protégés et leurs protégées, les filous et les prostituées du plus bas étage. Marianne Erle intéresse plus Aurora que lady Waldemar.
C’est une de ces héroïnes comme nous en avons connu plusieurs depuis quelques années … dans Oliver Twist et les autres romans de Charles Dickens. Le haillon que le poëte et le romancier drapent autour d’un pauvre enfant on d’une jeune fille peut encore avoir une certaine grâce. Le petit mendiant de Murillo a la sienne en peinture, et assurément celui-là ne laisse guère soupçonner qu’il y ait sous ses guenilles un cœur qui pourrait battre comme le nôtre si on lui parlait des joies et des regrets de la famille, ou de ces dédommagements que Dieu réserve sans doute dans le ciel aux enfants qu’il a sevrés ici-bas de l’amour d’un père et d’une mére. Malgré les insinuations perfides de lady Waldemar, Marianne mérite d’être arrachée à cette atmosphère contagieuse où elle est restée jusqu’alors sans souillure. Elle a triomphé elle-même, par ses sublimes instincts, des mauvaises influences dont elle fut entourée des l’âge le plus tendre. Son père était un coureur de buissons, un braconnier, un ivrogne qui battait sa femme. Sa mère avait voulu la vendre à un riche libertin et Marianne avait fui avec horreur. Un voiturier, l’ayant relevée sur un grand chemin, inanimée, couverte de son propre sang, l’avait déposée à la porte d’un hospice. Dans les efforts de sa fuite et de sa résistance, Marianne Erle s’était brisé un vaisseau dans la poitrine. Le philanthrope Romney Leigh, un des patrons les plus actifs de l’hospice où elle retrouva la santé, l’avait placée, lorsqu’elle fut guérie, dans un atelier de couture qu’elle quitta pour donner ses soins à une compagne, couturière comme elle, qui se mourait d’excès de travail et de phthisie pulmonaire. C’est dans le galetas de la morte que Romney Leigh, l’ayant retrouvée, lui avait proposé de devenir sa femme en lui exposant sa théorie. Voici cette déclaration [p. 108→] d’amour socialiste: «Chère Marianne, Dieu nous fit tous d’une même argile, et quoique les hommes, pataugeant dans la boue natale et imitant les enfants qui jouent à faire des petits pâtés de terre, prennent leurs inventions pour des faits et imaginent des différences distinctives appelées seigneuries et privilèges, ils reviennent toujours là d’où ils sont sortis, à la boue. Le premier fossoyeur venu vous le prouvera mieux que moi, si vous voulez aller le voir remuer le sol avec sa pelle. Devons-nous donc attendre que nous soyons là pour être égaux, vous, Marianne, et moi, Romney?—Marianne, continua-t-il pendant qu’elle le regardait d’un air de doute, comme celui qui cherche le ciel à travers un nuage d’automne, moi né noble, ainsi que parlent les hommes, et vous issue du noble peuple, resterons-nous séparés, parce que le glaive tyrannique qui perça le cœur du Christ a divisé le monde en deux, classe contre classe, riche contre pauvre? Non, non, appuyous-nous l’un sur l’autre et penchons-nous ensemble pour rapprocher les lèvres saignantes de cette blessure du Sauveur; associons ma surabondance de richesse et votre indigence, en protestant par l’union intime de nos âmes contre l’injure commune.»
On voit que le socialisme de Romney est devenu un socialisme chrétien. Aurora pense que cette religion de l’amour a spiritualisé le cœur de son cousin et qu’il a conçu pour Marianne une passion dévote, mais réelle, dont cette fois la théorie pourrait être jalouse; mais, pendant que la pauvre fille lui fait ses confidences, survient Romney lui-même, un peu surpris de trouver là sa cousine, sans se déconcerter toutefois, et ne recevant qu’avec réserve le compliment qu’elle lui adresse sur le choix qu’il a fait d’une si douce compagne. «Non, non,» dit-il, «vous vous trompez, généreuse cousine, sur les motifs de mon choix, sur mon but, sur moi-même. Ni Marianne ni moi ne sommes des poëtes: nous n’avons que faire d’un poétique amour; nous nous associons pour travailler ensemble à la même œuvre. Qu’importe la chaine qui lie deux travailleurs, chaine de galérien ou chaine d’hyménée? L’amour! allez le chercher dans le Paradis des fous de Milton!» Aurora reconnait que ni la théorie ni la cousine n’ont à être jalouses de l’amour de Romney pour Marianne; et, pour montrer son désintéressement, elle propose au cousin socialiste de venir épouser sa fiancée chez elle. Romney se récrie à cette proposition. Aurora croit-elle donc qu’il rougisse de son choix? qu’il veuille se marier incognito, sous le masque! «Je prétends,» dit-il, «que mon mariage, célébré avec autant de solennite que possible, soit une grande leçon morale pour la sociéte. Je prends ma femme dans le peuple, et je veux qu’elle descende directement de son grenier à la chapelle Saint-James, aussi fière dans sa robe de serge que l’archiduchesse Marie-Louise au milieu des aigles de l’Autriche allant épouser Napoléon!»
Au bout d’un mois, les invitations étant faites, les bans étant publiés, toutes les formalités remplies, l’aristocratique chapelle de Saint-James vit se presser autour de l’autel matrimonial deux groupes de la société la plus étrange; du côte du fiancé, des ducs et des lords, des duchesses et des ladys; du côte de la fiancée, les truands et les truandes de la Cour des miracles de Londres; les belles dames de West-End ayant souvent recours à leur flacon de sels ou de vinaigre, les déguenillés de Saint-Gilles se mettant à leur aise sur les bancs et étalant leurs loques sans pudeur. On n’attendait plus que la mariée pour commencer la cérémonie, lorsque paraît Romney, une lettre à la main, Romney désappointé, qui déclare que le mariage n’aura pas lieu, à sa grande douleur. Dieu, dit-il, a voulu l’humilier peut-être; il était trop fier de pouvoir donner un bon exemple … Marianne lui écrit pour lui faire ses adieux; elle le quitte, elle part, elle a disparu; il la perd à jamais. «Mes amis, je vous congédie tous, allez manger et boire selon le programme, et adieu:
My friends, you are all dismissed, go, eat and drink.
According to the programme,—and farewell.»
A cette nouvelle, le monde fashionable se retire décemment, comme il convient à une société civilisée ou artificielle, accoutumée à supprimer les émotions trop vives, et qui, sacrifiant tout au décorum, pleure dans un mouchoir, sourit derrière un éventail. Les invités de la canaille ne se laissent pas frustrer si paisiblement du spectacle curieux qu’on leur avait promis Quelques-uns étaient assez disposés à faire honneur au repas de noces, puisque le fiancé leur disait qu’il ne voulait rien changer à cette partie du programme; et un bon vivant s’écria même en un [p. 109→] style d’argot dont l’equivalent n’est pas aisé à trouver en français: «Holà! hé! camarades, prenons garde qu’on ne nous escamote le bœuf et la boisson, comme on nous a escamoté le reste de la farce; car, voyez-vous, la bière est d’un coulage plus facile qu’une femme. Je ne donne pas ma part de la noce, si par hasard ces beaux messieurs avaient voulu se moquer de nous! «Une femme l’interrompit: «Hola! Jim, je suis une âme sensible, vois-tu; je n’ai jamais fouetté un de mes marmots jusqu’au sang que je n’en aie pleuré ensuite, et j’en ai eu jusqu’à sept pour me faire enrager … Je suis sensible, et je n’aurai pas d’appétit tant que je ne saurai pas ce que cette fille est devenue … On l’a tuée peut-être. Je me suis toujours défiée de ce beau lord. Il l’aura éblouie avec un anneau de mariage, et puis il l’aura étranglée, la pauvre créature!» De propos en propos, toute la plèbe s’exalte, maudit Romney comme un seducteur, l’accuse de s’être débarrassé de sa victime, et menace de la venger … L’émeute gronde dans l’église jusqu’a ce qui la police entre en force et disperse les mutins.
Plus empressée qu’aucun des invités, Aurora a été témoin du mariage interrompu, dont elle nous fait une description fort originale, comparant les prolétaires bien-aimés de son cousin à des pestiféres sortis de leurs tombeaux, une fête de miserables, étant plus triste pour elle qu’un enterrement de rois:
—A holiday of miserable men
Is sadder than a burial-day of kings.
Elle se livre, depuis ce jour-là, de plus en plus au culte des muses, parvient à découvrir un libraire plus favorable à ses vers que son cousin, publie un recueil qui a du succès, et la voilà poëtesse reconnue, presque patentée, ayant un public et recherchée par les salons.
Elle est reçue chez lord Howe, un de ces grands seigneurs qui se font la réputation d’un liberal en discourant sur la liberté; pleins de sympathie pour les misères sociales, mais qui se dispensent de faire, comme fait Romney Leigh, du socialisme pratique. Lady Howe écoute en souriant ses romans de philanthropie, mais elle ne les prend pas au sérieux. «Sa femme est gracieuse,» nous dit Aurora, «j’admire ses cheveux lustrés, sa voix à l’accent toujours égal, et ses beaux yeux, vrais diamants, mais aussi calmes que les diamants de sa parure. Si elle est un peu froide, comment s’en étonner quand son sang a sa source dans ce réservoir ducal qu’elle appelle sa noblesse, sans arrogance toutefois? Non, elle n’est pas fière, pas plus fière du moins que le cygne ne l’est du lac où il a toujours nagé, ignorant qu’il existe des têtards dans la vase … C’est charmant d’observer son visage quand le bon lord Howe expose ses théories de justice et d’égalité sociale! Ah! quelle tendre expression d’indulgence! car elle l’aime et elle aime à l’entendre causer, ce cher original! On dirait qu’elle entend raconter quelque légende, quelque mythe scandinave, trop joli et trop absurde pour qu’il faille le discuter.»
Lady Waldemar est une des beautés de ce salon aristocratique et libéral, y découvrant ses épaules et son sein, «où les perles seraient comme noyées dans le lait sans le fermoir en rubis du collier qu’elles forment. Ah! si le cœur qui bat sous ce sein d’albâtre était moitié aussi blanc! … Mais, s’il l’était, peut-être aussi ce sein serait-il moitié moins exposé aux regards.» Aurora remarque par la même occasion, sur la tête de lady Waldemar, un cheveu blanc, un seul, mais un cheveu blanc que la femme de chambre a oublié de retrancher de ses tresses, noires comme l’aile du corbeau.
C’est chez lord Howe, dans une causerie de soirée, qu’Aurora Leigh apprend comment Romney se console: il a converti Leigh-Hall, le manoir de ses aïeux, en phalanstère et y a recueilli une petite république, pratiquant l’harmonie passionnée de Charles Fourier. La théorie triomphe enfin, car, dans cette ruche socialiste, à côte des travailleurs et des travailleuses de la démocratie, on remarque quelques dames du monde qui préfèrent le rôle édifiant de l’abeille à celui du frelon ou de la guêpe. Parmi elles se distingue quelquefois lady Waldemar, qui a passé toute une semaine à traire les vaches, à battre le beurre, à faire la lessive, à repasser le linge. Aurora connaît trop bien cette belle intrigante au cheveu blanc pour ne pas comprendre qu’elle cherche par cette condescendance à remplacer Marianne Erle; mais elle se contente de plaindre son philanthrope cousin de tomber dans le piége, et se persuade qu’elle ne regrette que faiblement d’avoir elle-même cédé la place. Sa vocation l’appelle ailleurs: elle veut revoir l’Italie et saluer le Capitole, rêvant toujours [p. 110→] d’y ceindre son front du laurier de Corinne. Elle part et passe par Paris.
C’est à Paris qu’elle rencontre par hasard Marianne Erle. La pauvre fille est mère!
La canaille de Saint-Gilles aurait-elle eu raison de soupçonner la vertu de Romney Leigh? Non, l’infortunée a éte la victime d’un complot de lady Waldemar. C’est cette femme sans scrupules qui, la veille du mariage, lui a persuadé qu’elle serait un monstre d’ingratitude si elle consentait à la dégradation sociale de son bienfaiteur en acceptant le titre de son épouse. L’innocente Marianne s’était donc laissé conduire à un port de mer, où elle devait s’embarquer pour l’Australie, chaperonnée par une soubrette de lady Waldemar. En route, la soubrette avait réfléchi que sa maîtresse exigeait un peu trop de son dévouement et qu’il valait meiux conduire Marianne à Paris. Là, cette fille de l’enfer avait égaré la triste fianceé de Romney Leigh dans une maison du genre de celle où Lovelace fit administrer un breuvage narcotique à Clarisse Harlowe. Par la même trahison, un Lovelace inconnu, anglais ou français, on l’ignore, avait rendu Marianne mère pendant son sommeil, mère d’un enfant mâle. Un moment privée de sa raison, Marianne, après diverses aventures, s’était consacrée tout entière aux tendres devoirs de la maternité.
Aurora Leigh, convaincue de l’innocence de l’une de ses rivales et de la scélératesse de l’autre, écrit à celle-ci une lettre pour l’accabler de son mépris, ne respectant pas en elle le titre d’épouse de Romney, ou même cherchant d’autant plus à l’humilier à cause de ce titre qu’elle n’a pas osé lui disputer. Puis, ayant décidé Marianne à l’accompagner avec son enfant, les voilà parties toutes les deux ensemble pour Florence.
Nous avons la description du voyage, et d’abord celle du chemin de fer de Paris à Marseille, qui se termine par le fameux tunnel de la Nerthe. Le train pénètre à travers les rochers, comme un coin fulgurant enfoncé par le marteau de Thor, le dieu scandinave. Le sifflet emprunte à l’écho de ce sombre souterrain un accent infernal; Aurora et sa compagne se sentent oppressées et respirent avec effort sous le poids d’un cauchemar de granit, comme celui qui dut peser sur la poitrine des Titans, quand ils roulèrent pêle-mêle avec les montagnes lancées par eux contre le ciel. Nous avons traversé déjà quelquefois ce formidable tunnel, chef-d’œuvre de l’ingénieur Paulin Talabot. Grâce à l’habitude ou à des sens moins delicats, nous n’avons pas éprouvé cet horrible cauchemar. Mais nous ne détestons pas ces images grandioses. Nous nous associons cependant plus volontiers à l’enthousiasme qui exalte tous les sens d’Aurora et toutes les puissances de son âme quand la brise de mer lui apporte les premiers parfums de la terre natale, quand, la nuit lui dérobant encore la côte, elle veille pour voir le soleil se lever sur ce rivage bien-aimé. Elle sent enfin un vent plus doux venir à elle de «cette patrie de son âme.» Peu à peu se dessinent les croupes de ces montagnes auxquelles son imagination rattache tous les prodiges de la mythologie et les faits héroïques de l’histoire; elle reconnaît ces teintes si variées, gracieuses ou sévères, qui se fondent toutes si harmonieusement avec le bleu du ciel et le bleu de la mer, avec les reflets des étoiles et les splendeurs de l’astre du jour. Quoique réconciliée depuis longtemps avec le paysage anglais, si vert et si coquet, qu’elle avait d’abord déclaré si prosaïque, elle retrouve toutes ses sympathies primitives pour la verdure grise de l’olivier. Poëtesse protestante, elle adore encore la tour du vieux monastère, et un petit village qui s’est niché hardiment à la cime d’un rocher est si bien éclairé par un rayon du matin, qu’elle le compare à une étoile tombée du ciel, dropt like a fallen star, s’étonnant aussi qu’il puisse rester immobile là où il est tombé, au lieu d’être entraîné avec les bondissantes cascatelles dont l’écume argentée couronne tous les bois de myrte qu’elles arrosent.
Ainsi se révèle peu à peu son Italie: «Génes, enfin, se montre avec le jour; le long et pâle palais des Doria se détache des vertes collines, en avant de la blanche ville, comme un doigt de marbre qui domine les vaisseaux à travers la lumière encore incertaine de l’aube.»
C’est à Florence qu’Aurora et Marianne vont s’établir, Florence où mistress Browning réside plus souvent qu’à Londres, et qu’elle à décrite dans maint poëme, mais dans aucun avec plus d’amour que dans celui-ci. C’est à Florence que les deux amies aiment d’une tendresse presque égale l’enfant du mystère, délicieuse petite créature qui va dans les champs faire des bouquets pour sa seconde mère, ou lui cueillir aux bords de l’Arno de ces longs roseaux «semblables à des gerbes de sceptres [p. 111→] qui couronnèrent autrefois une dynastie de dieux morts.» La mélancolie d’Aurora s’adoucit à la vue de cet ange anonyme et au doux gazouillement de ses premières paroles, surtout lorsqu’il l’appelle Alola, «en émoussant les r de son nom comme on émousse les épines d’une rose:
And calls my name: Alola, stripping off
The rs like thorns, to make it smooth enough.
Un soir qu’Aurora est sur sa terrasse, absorbée dans la contemplation des étoiles, cette poésie du firmament, comme disait Byron, Romney Leigh, son cousin, survient à côté d’elle. Est-ce une apparition? Il n’y a plus dans son regard cet orgueil du socialisme philanthropique ou dévot qui la choquait autrefois. Au contraire, il a l’air modeste, humble même, comme l’apôtre de la véritable charité, de la charité chrétienne. Il ne vient plus parler dédaigneusement des rêves de poëte; c’est des siens qu’il avoue être désillusionné. Son plan de régénération fouriériste a echoué complétement: il raconte lui-même assez plaisamment sa mystification et les mauvais tours que lui ont joués non-seulement ses voisins et le vicaire de la paroisse, mais encore les misérables dont il fut le bienfaiteur:
«Mon vain phalanstère s’est dissous de lui-même. Mes coquins et mes femmes de mauvaises mœurs, que j’avais réunis pour leur faire mener une vie régulière, brisèrent les masques de cire qu’ils avaient portés un moment, et, me faisant toutes les grimaces de leur visage naturel, me maudirent comme un tyran qui avait voulu contraindre les boiteux à marcher droit J’eus bientôt contre moi tous mes bons voisins de campagne, qui me déchirèrent à belles dents pour avoir voulu faire le bien sans la collaboration de l’Église, et celle des squires, mes confrères … Oui, le vicaire précha contre moi trois dimanches de suite et me signala comme une des bêtes de l’Apocalypse, déplorant qu’un riche propriétaire se fût ainsi égaré. Il fit imprimer ses sermons à la demande des paroissiens, et je souhaite que vos vers aient le même succès, chère Aurora, car toutes les femmes du voisinage y souscrivirent, et elles m’en envoyèrent un exemplaire relié en soie moirée, doré sur tranche et orné de mes armoiries. Les paysans se soulevèrent aussi contre le réformateur qui avait voulu troubler la paix de leur Arcadie, en leur disant qu’ils n’étaient pas les maîtres de leurs femmes et n’avaient pas le droit de les battre. Ces braves gens brisèrent tous mes carreaux de vitre à coups de pierre, pour m’apprendre, disaient-ils, à vouloir repeupler la campagne avec des voleurs de Londres. Un braconnier fit mieux encore: fatigué d’avoir pu si longtemps prendre mon gibier au lacet, il tua un lièvre sous mes yeux avec son fusil à deux coups et me visa moi-même; il me manqua fort heureusement, et s’en alla crier partout que j’avais voulu attirer tous les bons chrétiens du village dans une trappe amorcée avec du fromage empoisonné, mon phalanstère n’étant qu’une prison déguisée, où je les aurais fait exécuter tous par mes assassins; le château de Leigh n’était même, selon lui, qu’une succursale de l’enfer, et il fallait y mettre le feu … C’est ce qu’ils firent, Aurora.»
L’incendie faillit tout dévorer, d’autant mieux qu’aux incendiaires se joignirent tous les coquins et les convicts libérés du phalanstère, et parmi les plus ardents Romney Leigh reconnut le père de Marianne, braconnier et maraudeur, qu’il avait voulu aussi moraliser. Ce misérable prit un tison ardent et en assena un coup à travers le visage de l’aristocrate socialiste.
Et Lady Waldemar? Romney Leigh apprend à sa cousine qu’elle s’est trompée en supposant qu’il en avait fait sa femme. Non, il est libre encore, et comme il croit consciencieusement devoir une réparation à Marianne, il vient pour l’épouser en adoptant son enfant.
Mais cette réparation, Marianne, qui a tout entendu, s’écrie qu’elle ne l’acceptera pas. Elle fuit une seconde fois, persuadée qu’Aurora seule peut faire le bonheur de son bienfaiteur généreux.
Aurora hésite encore, et, quoiqu’elle ait toujours aimé son cousin, elle ne se décide à l’épouser que par dévouement à son infortune. Le tison enflammé dont Romney Leigh, a été frappé, lors de l’incendie de son château, a pénétré jusqu’aux nerfs optiques. Le malheureux châtelain a non-seulement perdu ses illusions, mais encore la vue. La tendre poëtesse accorde au modeste aveugle ce qu’elle avait refusé à l’orgueilleux philanthrope: imitation du dénoûment de Jane Eyre.
A vrai dire, on peut signaler dans ce roman-poëme plus d’une imitation des romans les plus connus. Le romancier socialiste améri- [p. 112→] cain, Hawthorne, avant mistress Browning, nous racontait naguère les expériences d’un phalanstère. Aurora Leigh n’a rien de neuf ni d’original dans l’idée première, ni dans les détails de sa fable. En prose, ce serait l’œuvre la plus commune et la moins digne d’attention. Traduisez littéralement en prose cette histoire, le lecteur vous demandera ce qui peut justifier l’admiration enthousiaste de la critique anglaise; essayez de la traduire en vers français, vous la rendrez peut-être tout à fait ridicule, tant le genie de notre langue se prête mal à cette étrange confusion de tous les styles, à cette prétention de poétiser des matières que la prose anglaise elle-même, moins prude que la nôtre, n’exprime qu’avec le secours de l’argot. Peut-être serait-il plus facile de rendre en vers une de ces digressions où mistress Browning, cherchant à convertir les critiques classiques à sa théorie, nous révèle comment la muse l’a douée d’une vue double qui lui offre toujours deux objets à la fois, l’un grand et l’autre petit, le petit étant la gracieuse miniature du grand; essayons:
«There is nothing great
Nor small,» has said a poet of our day, etc., etc.
«Rien n’est petit ni grand,» un poëte l’a dit:
Et je dis à mon tour qu’il n’est rien de petit.
Dans un miroir magique au-dessus de ma tête,
Comme un globe de feu le caillou se reflète;
Que l’abeille bourdonne au cœur d’un lis ouvert,
Un astre lui répond au céleste concert;
Que le timide oiseau s’enfuie à tire-d’aile,
Un ange prend l’essor dans la sphère immortelle.
Pour qui sait écouter, un écho merveilleux
Reproduit tous les sons de la terre et des cieux;
Pour qui voit la nature avec l’œil du poëte,
Une étoile est la sœur de l’humble pàquerette.
De Moïse voici devant nous le buisson:
Vous ne le voyez pas! vous avez bien raison
De rire, avec respect quand j’ôte ma chaussure.
Allez donc y cueillir sans scrupule une mûre …
Ou, ce n’est pas assez, beaux railleurs, faites mieux,
Barbouillez-en vos mains et vos fronts dédaigeux.
Ici encore nous craignons que le goût français ne soit choqué de cette invitation aux lecteurs prosaïques de cueillir des mûres au buisson ardent de Moïse et de s’en barbouiller la figure.
To pluck blackberries
And daub their natural faces,
pendant que le poëte, le vrai croyant, ôte respectueusement ses souliers, comme fit Moïse lui-même.
Quoique la Revue Britannique prétende ne pas réduire sa critique au rôle d’un écho, elle doit, en réservant ses opinions, en marquant ses points de dissidence, se placer quelquefois aussi au point de vue des diverses écoles de critique qui jugent en Angleterre les auteurs vivants. Nous ne saurions donc dissimuler qu’à côté des admirateurs exclusifs d’Aurora Leigh, s’est fait entendre une approbation moins exclusive que nous aurions pu reproduire littéralement sans violer en rien le code du goût français. Le Blackwood’s Magazine lui-même resúme ainsi un article moins complet que le nôtre comme analyse, mais plus riche en citations choisies: cette réclamation en faveur du simple bon sens ou de la vieille critique, si l’on veut, ne s’applique pas à la seule mistress Browning, mais aussi à toute une classe de poëtes nouveaux qui nous occuperont quand nous aurons fait un peu mieux connaître la femme auteur qu’on place à leur tête:
[We omit here a translation of a lengthy passage from the review of Aurora Leigh in the January issue of Blackwood’s Edinburgh Magazine, beginning “It has been well remarked” and ending “perpetual reference to realities.” For this passage, see our reprint of Blackwood’s review, pp. 32–33.]
Les mêmes objections contre les nouveaux poëts avaient déjà été exprimées, il y a quelques mois, dans la Revue d’Édimbourg, qui ne pouvait les appliquer à Aurora Leigh, ce poëme n’ayant pas paru encore à cette date. Malheureusement pour mistress Browning, le Blackwood’s Magazine se croit fondé à particulariser sa censure, en faisant le procés aux personnages principaux de son roman-poëme. Non seulement il déclare la fable peu vraisemblable, pleine d’exagérations et de fausses idées sur cette vie réelle dont elle croit avoir fait un tableau épique; non-seulement il proteste contre l’épisode grotesque de la chapelle Saint-James, qu’il appelle une scène rabelaisienne et qui, selon nous, fournirait un piquant sujet à un Hogarth ou à un Callot; mais il déclare qu’Aurora Leigh est un caractère manqué, une femme inconséquente et en contradiction avec elle-même dans ses actes comme dans son langage:
[We omit here translations of two passages from the notice in Blackwood’s, the first beginning “She is not a genuine woman” and ending “instinct disappears altogether”; and the second beginning “The extreme independence” and ending “a walking hyperbole.” For these passages, see our reprint of Blackwood’s review, pp. 000–000.]
On voit que ce n’est pas tout à fait notre faute si, dans notre analyse, nous avons paru jeter quelque ridicule sur le don Quichotte socialiste et la femme poëte de mistress Browning. Le Blackwood’s Magazine trouve le caractère de Marianne Erle très-noble et très-bien soutenu, «mais ni ses pensées ni son langage, dit-il, ne sont d’une fille élevée dans l’ignorance, le vice et une pauvreté sordide. Lady Waldemar, au contraire, quoique mistress Browning n’ait pas voulu en faire un caractère attrayant ou estimable, aurait du s’exprimer dans un style de meilleure compagnie.» Il faut avouer que cette belle lady est quelquefois d’un cynisme à effaroucher le puritanisme des oreilles écossaises. Le Blackwood’s Magazine ne cherche pas a atténuer le vrai mérite du roman-poëme de mistress Browning, puisqu’il conclut en ces termes: «Avec tous ses défauts, Aurora Leigh est un poëme rempli de beautés incontestables, énergique de pensées, souvent remarquable d’expression, etc., etc.»
Cette prosaïque critique, ou nous nous trompons fort, est écrite sous l’inspiration du professeur Aytoun, qui a raillé si heureusement les nouveaux poëtes dans une parodie dramatique que nous aurons à faire connaître aussi, après avoir complété notre article sur Aurora Leigh et les poésies diverses de mistress Browning.
[Amédée Pichot]
Reviewed:
Aurora Leigh (EBB), London: Chapman & Hall, 1857.
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