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E580131A.  Aurora Leigh.

Revue Contemporaine, 31 January 1858, pp. 257–286.

As reprinted in The Brownings’ Correspondence, 25, 369–380.

I.—le passé de l’auteur.

«Ma harpe ne chante plus que le deuil de la mort, et ma lyre retentit de la voix des pleurs.» Il y a des temps où la poésie est un commentaire de ces paroles bibliques, et où l’art se couche à son tour sur le lit de douleur de Job. A cette heure de tristesse et d’afflictions, les amis de Job ne lui manquent même pas: ce sont les critiques tout pleins de beaux discours venus après coup et de morale tardive. Ils ont admiré Job; ils l’ont flatté, porté aux nues, tant qu’il leur a donné des fêtes. Viennent les jours de deuil, ils le blâment de sa joie passée comme de ses larmes présentes; ils le trouvent sombre, fantasque, ennuyeux. Les amis de Job ont tort. Ils voudraient une poésie éternellement jeune et riante; mais quels sont les arbres toujours en fleurs? quel est le ciel qui n’ait pas ses nuages? Chantez-nous de plus gais refrains, disent-ils: mais le moyen d’être gai, quand la gaieté s’en va, surtout du cœur du poète, quand la littérature n’est plus ce banquet d’autrefois, où le rire, la force et la beauté se donnaient la main? [p. 258→]

La vie d’un peuple a ses périodes attristées comme celle des hommes, périodes de malaise et d’ennui qui s’étendent comme une contagion sur la poésie elle-mème. On se figure la littérature des femmes toute composée de jeunesse, de sourires et de grâce; cependant, elle n’est pas à l’abri du fléau commun. Parmi les muses modernes de l’Angleterre, la plus écoutée, sinon la plus aimée, a le front triste et le regard soucieux. On lui reproche sa mélancolique gravité; on se plaint de ne pas entendre éclater quelquefois dans ses vers ce rire argentin qui fait les délices des Anglais, et qui, suivant eux, distingue la femme anglaise de tout le reste de la nature. La grande réputation de mistress Browning, alors Elizabeth Barrett, date de 1850, quand elle recueillit pour la première fois les feuilles éparses de sa couronne: l’objection dont nous parlons date du même temps. Depuis sept ans, elle passe pour trop triste ou trop sérieuse. Savoir, philosophie, pureté morale, émotions, traits incisifs, on lui reconnaît tout cela; mais quoi? elle ne se déride jamais. Son chagrin est incorrigible, et son vers ne veut pas sourire.

Cette tournure grave et triste de l’esprit dans Elizabeth Barrett a été favorisée par les accidents de sa vie: le sort s’est chargé de nourrir en elle la source des larmes. Il y a seize ou dix-sept ans, une jeune fille, dont le teint pâle faisait ressortir plus vivement les grands yeux et les cheveux noirs tombant en boucles épaisses, était venue demander au soleil du Devonshire et aux haleines bienfaisantes de la mer un séjour plus doux pour sa poitrine malade. Un vaisseau sanguin s’était brisé dans ses poumons. La veine rompue ne se fermait pas; mais l’espoir n’était pas perdu: la phthisie, cette maladie anglaise, était inconnue dans sa famille. Au bout d’un an, la jeune fille pâle revenait visiblement à la santé, quand elle fut frappée de la plus poignante des douleurs et du plus affreux des spectacles. Son frère monte un bateau avec deux ou trois amis; tous sont également habiles à manier la rame, à gouverner la voile. Quelques minutes à peine écoulées, en vue même de la maison, sous les yeux de la sœur, le bateau chavire, on ne sait comment. Nul n’en réchappe, pas même les cadavres. Des affiches, tout le long de la côte, portent les marques auxquelles on reconnaîtra le linge des victimes. Tout fut en vain: la mer ne rendit rien de ce que la jeune malade avait vu engloutir. La pauvre fille faillit en mourir. La plage où elle était venue chercher un peu de joie et de santé ne se peupla dès lors que d’images funèbres. La clameur éternelle de la mer sur les rochers lui semblait apporter les gémissements de son frère. C’était pour lui tenir société que son frère était venu là, au devant de la mort. Elle s’accusait elle-même de l’affreux malheur: impos- [p. 259→] sible d’ailleurs de la ramener chez elle. Quand elle put supporter le voyage à petites journées, elle revint à Londres dans sa famille. Là, elle s’enferma dans une chambre tendue de noir, où sa famille et quelques rares amis pouvaient seuls pénétrer; elle y vécut de longues années, étudiant, lisant tout, en toute langue, du grec surtout. Car la jeune fille était déjà connue du public par une traduction du Prométhée d’Eschyle. La littérature grecque était alors sa passion, mieux que cela, sa faiblesse: comme son médecin, dans ses visites, donnait la chasse aux livres trop sérieux, elle faisait affubler son Platon de la reliure habituelle des romans. Le grave Socrate passait en contrebande sous la livrée de la littérature légère. Elle sortit enfin de cette retraite, apaisée et presque guérie, mais ne connaissant plus le rire de la jeunesse; la pâleur que la maladie et l’image de la mort avaient empreinte sur son visage, s’était pour ainsi dire communiquée à son âme par le chagrin, le silence et l’étude. Cette jeune fille, c’était Elizabeth Barrett.

La douleur s’use comme toute chose: elle s’efface peu à peu, ne laissant que son empreinte. Après des années de cette vie recluse, Elizabeth Barrett épousa Robert Browning, l’auteur de Paracelsus*. Ce couple de poètes, aussitôt uni, s’est envolé à tire-d’ailes en Italie. Ils vivent à Florence, et renouent la chaîne de cette colonie poétique d’esprits libres et vigoureux qui commence à Byron. Seulement leur liberté ne sort pas du domaine des vers, et ils continuent moralement et conjugalement l’école italienne de l’Angleterre d’il y a trente ans. Le mariage, l’intimité d’un esprit à qui ses adversaires ne contestent pas l’originalité, le changement de santé, le changement de climat, toutes ces causes diverses ont exercé quelque influence sur Elizabeth Barrett. Une nouvelle période s’est ouverte pour elle: elle ne se ressemble plus entièrement à elle-même. Elle est demeurée triste et sérieuse, en dépit des critiques: mais son sérieux et sa tristesse ont pris un autre cours.

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*Voir l’Etude de M. Milsand sur Robert Browning, Revue Contemporaine.

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Autrefois sa plainte poétique tournait à la mélancolie vague et flottante: par exemple, elle s’attendrissait, elle moralisait sur la tombe de ce grand poète fou et mystique, appelé Cowper, et sa pièce restera l’un de ses chefs-d’œuvre. Ou bien elle se jetait dans la méditation religieuse, et de ses poésies s’élevait comme un parfum d’encens vers le Dieu de ceux qui souffrent. Aujourd’hui ce sont les misères sociales qui l’attristent, et son vers gémit sur tout ce qui est faible, opprimé, deshérité dans la société anglaise. Le Pleur des Enfants, the Cry of the Children, découvrait déjà cette veine nouvelle; ces enfants qui pleurent, ce sont les enfants qui travaillent [p. 260→] dans les manufactures. Ils pleurent, tandis que les autres jouent, tandis que les agneaux bêlent dans la prairie, tandis que les oiseaux gazouillent dans le buisson, tandis que les boutons de fleurs s’épanouissent au soleil; ils pleurent sous les roues qui tournent, qui grondent, qui sifflent; ils pleurent dans le cercle étroit de cette fabrique où toute chose tourne, où rien n’est en repos; et le poète conjure ces roues, ces cordes, ces pistons, ces engrenages, ces dents, ces bras de fer, ces griffes, de s’arrêter une heure, de faire trève, d’accorder un instant de relâche à ces pauvres enfants, le temps de sécher leurs larmes. Je ne connais rien de plus navrant et de plus sincère que ce Pleur des Enfants.

Autrefois, le sérieux d’Elizabeth Barrett l’engageait à traduire Eschyle: c’était un scholar féminin, une Jane Grey, lisant aussi de la philosophie grecque dans une prison, quoique volontaire. Aujourd’hui la gravité de mistress Browning s’est tournée vers les réalités du monde actuel. Elle fait vendre à Aurora Leigh ses livres grecs. Cette hécatombe d’in-folios n’est-elle pas symbolique? N’est-ce pas comme si elle disait: «Adieu, mes beaux poètes hellènes, mon vieil Homère, mes tragiques sublimes! adieu, mes philosophes platoniciens, mes alexandrins subtils, le poète vous quitte pour se mêler au bruit et à la foule, pour dire son mot au milieu des discours de la rue. Adieu, solitude de ma vie studieuse! d’autres devoirs et non moins sérieux m’appellent au milieu du conflit des systèmes, des ambitions, des prétentions, des utopies, pour servir à mon tour le pays suivant mes forces, pour apporter ma pierre à la société nouvelle qui s’élève de terre. Graves étaient mes goûts et mes passetemps de jeune fille aux rayons doux de ma lampe laborieuse: plus graves encore seront mes études sur les problèmes de l’avenir, plus ardents et plus obstinés mes efforts pour accomplir la mission de l’art et de la poésie dans l’œuvre commune!»

Soit que les hommes ne contestent plus aux femmes le droit de savoir le grec, soit que les femmes de notre temps aient trouvé plus commode d’y renoncer, la femme savante est une espèce en quelque sorte éteinte. Philaminte, revenue à la vie, n’aurait plus dans son grenier cette lunette à faire peur aux gens: elle ne verrait plus des hommes dans la lune. Mais elle inventerait des formes de sociétés nouvelles; elle se chargerait des affaires des générations futures; elle laisserait le ménage de Chrysale à l’abandon, non pour s’inquiéter de l’étoile polaire, mais pour gouverner le genre humain. Molière écrirait de nos jours la comédie des femmes socialistes. Mistress Browning ne l’est pas, je me hâte de le dire; cependant elle a un trait commun avec celles qui le sont, une certaine apparence masculine, une gravité qui joue, à s’y méprendre, les allures [p. 261→] viriles. Dans la pensée, tout vise à la force, à la hardiesse; point de problème philosophique ou social qui lui fasse peur; dans l’expression, ni mollesse, ni grâce; le goût d’une profondeur obscure, qui vous fait songer malgré vous au manteau du philosophe ou au bonnet carré du professeur; une phrase qui affecte la négligence, et qui se raidit pour être vigoureuse. Si l’expression est un vêtement auquel on doit reconnaître le sexe d’un auteur, cette manière d’écrire est une sorte de bloomérisme intellectuel. C’est un des signes de notre temps, et tout aussi répandu dans notre ancien monde que le bloomérisme réel l’est dans le nouveau.

Ces audaces déconcertent le public accoutumé de la littérature des femmes, ces nouveautés l’affligent. On se plaignait de la tristesse de l’auteur; elle troublait la gaieté des jeunes miss; mais combien cette gravité réformatrice et révolutionnaire va faire plus de ravages! Mieux valaient les gémissements et les larmes d’autrefois. Les mères de famille surtout protestent: comment se fier désormais aux signatures de femme, si elles servent de sauf-conduit à des ouvrages si masculins? Où est le bon temps de Félicia Hemans et de Caroline Bowles, où la littérature des femmes était une spécialité, ayant ses producteurs assermentés et ses consommateurs bénévoles! Age d’or où l’on pouvait s’en rapporter à l’étiquette du sac, et avoir une fille lettrée sans l’être soi-même. Heureuse sécurité, qui rendait la censure préalable inutile! Fâcheux progrès de notre temps, qui va contraindre les mères de donner la chasse aux livres nouveaux, de lire bon gré mal gré ce qui les amusera, selon toute apparence, beaucoup moins que leurs filles! Voilà les jeunes miss, comme certains écoliers, en danger de ne lire aucun livre de peur des mauvais livres. Si l’on réfléchit que ces audaces de la littérature des femmes mettent en branle toutes les cloches de la renommée, comment obtenir qu’il n’arrive rien de ce bruit aux jeunes miss? Comment les obliger à se boucher les oreilles? Quelles difficultés pour la censure maternelle! On comprend de reste que le succès de romans tels que Jane Eyre et de poèmes tels qu’Aurora Leigh a dû prendre, aux yeux de beaucoup de mères, la proportion d’un véritable scandale.

 

«Vous êtes trop triste encore, un peu obscure quelquefois, plus philosophe et plus hardie qu’il ne faudrait:» voilà donc les reproches que la critique répète à mistress Browning sur tous les tons. Il y a une page, dans Aurora Leigh, qui représente au vif le poète devant le jury littéraire. C’est Aurora Leigh, ou, si vous l’aimez mieux, mistress Browning décachetant son courrier le matin.

«Belfair, mon critique, attend de moi un autre ouvrage que mon dernier, [p. 262→] et tout différent. A cette condition il se vendra bien; (à part) mais survivra-t-il?»—Il demande un livre qui frappe, mais non qui fasse sensation. Le public n’aime pas ces grandes originalités— (à part) il ne faut pas de but en blanc faire jaillir des sources nouvelles à la figure d’un public gracieux et nerveux.—Il faut des pensées de valeur, mais point subtiles, nouvelles, mais orthodoxes, d’une aussi facile lecture que la page cornée où le même public apprit à lire, où avait épelé, il y a cinquante ans, sa grand’mère; et avec tout cela quelque idée nouvelle, un petit bout de révélation.—Voilà qui est mal aisé, mon cher critique! C’est bien: que dit cette autre lettre? Stokes, un autre critique, n’aime pas les abstractions. «Appelez un homme John, et une femme Joan, dit-il, et point de ces rabâchages sur l’humanité.»—C’est entendu, mon cher critique; je vous appellerai donc Stokes tout court.—Jobson, un troisième critique, me recommande plus de gaieté, parce qu’un esprit gai convient à notre temps; et que les vrais poètes ont le rire inextinguible comme Shakspeare et les dieux.—Cela est difficile. Permis à Shakspeare et aux dieux de rire: Dante souriait aussi, mais si peu de bon cœur et d’une lèvre si pâle qu’on est tenté de lui crier: «Pleurez plutôt!» Une poésie, une vraie poésie est un homme; eh bien! qui voudrait frapper à la porte d’un homme et s’écrier: «Ici, la foudre est tombée la semaine dernière; elle a tué la femme, blessé le mari, qu’importe? Levez-vous, soyez joyeux, chantez, battez des mains; la gaieté convient à notre temps.» On ne le dirait pas à un homme, pourquoi le dire à une poésie?»

 

Prenons donc mistress Browning pour ce qu’elle est, un poète sérieux, moraliste plus encore que poète. Ne cherchons pas dans son livre ce qu’elle n’a pas prétendu y mettre, une épopée; épopée ou roman, qu’importe? Elle a voulu faire un livre d’une portée morale et sociale; jugeons-la sur la mesure qu’elle s’est imposée elle-même, et gardons-nous d’entreprendre son ouvrage par le petit bout. Elle a voulu représenter à sa manière l’état de la société anglaise, le rôle des femmes, la part que doit prendre le poète dans ces débats difficiles et confus, voyons comment elle y a réussi.

 

II.—l’angleterre.

 

Il est un mot que le poète-philosophe Emerson a mis en circulation, celui d’hommes représentatifs. Ces hommes rares, dont l’esprit vaste ne contient qu’une pensée, sont comme une idée vivante, l’idée de leur siècle, et résument en eux leur époque tout entière. Il y a des personnages de cette nature dans Aurora Leigh: Romney et Aurora sont des êtres représentatifs. Ce n’est pas une nouveauté dans la littérature contemporaine; les transcendenta- [p. 263→] listes américains en ont donné l’exemple dans leurs romans et dans leurs poésies; ce n’en est même pas une dans la littérature anglaise; il n’en est pas de plus riche en allégories. Le livre de mistress Browning est donc tout ensemble allégorique et transcendental. Romney et Aurora sont deux idées qui se tiennent par les liens du sang, deux idées issues de germains, qui ne s’entendent pas bien d’abord, ni pour se marier, ni même pour partager l’héritage de leurs ancêtres, mais qui, après des épreuves plus ou moins dramatiques, après des péripéties, des voyages, des succès, des revers multipliés, finissent par se donner la main, et font souche à leur tour sans doute d’idées nouvelles. L’idée-socialisme (nous prions le lecteur d’écarter les pensées défavorables que ce nom fait naître de ce côté du détroit), l’idée-socialisme, fort galant homme et plein d’honneur, rencontre le matin, par un beau soleil riant, sa cousine l’idée-poésie, au bout du jardin, qui tressait une couronne de lierre pour en parer sa tête. Il la plaisante un peu sur sa couronne; puis, passant aux choses sérieuses, il lui fait une déclaration et lui demande sa main; mais c’est un enthousiaste, un impérieux qui épouse non pour aimer, non pour s’unir à un être libre, ayant des droits, mais pour associer un aide, un agent à ses projets philanthropiques, tout au plus pour décorer ses armoiries d’un fleuron de plus: «Merci, mon cousin, répond l’idée-poésie avec une révérence; ce n’est pas une femme que vous aimez, mais vos systèmes. Je veux ètre aimée pour moi-même: je ne ferais pas votre affaire.» D’autres personnages, bons ou mauvais, viennent encore à la traverse pour empêcher ces deux intéressantes idées de s’unir. C’est d’abord Marian, une autre idée, que je définirai, faute de mieux, l’innocence dans le pauvreté, emblème du peuple soumis et résigné, pauvre et simple d’esprit comme de fortune. L’idée-socialisme rencontre la jeune Marian, non plus parmi les fleurs et sous un beau soleil, mais dans une chambre visitée par la mort et sur un cercueil. Il la demande en mariage et l’obtient; mais le jour de la noce, quand l’église est toute pleine des invités, quand la cérémonie a rassemblé et mis en présence deux mondes, celui de la richesse et celui de la pauvreté, tout est prêt, rien ne manque, si ce n’est la future, jeune et charmante idée, qui a besoin aussi de tendresse et qui s’est aperçue qu’on l’épousait par philanthropie, par générosité, non par amour. Une lettre de Marian vient congédier l’assistance et rompre le second mariage de l’idée-socialisme qui, décidément, est un jeune homme bien difficile à marier. Une nouvelle idée vient se mettre sur les rangs; elle s’appelle lady Waldemar: il me serait malaisé de la définir, à moins de dire qu’elle est tout l’opposé de Marian, c’est-à-dire qu’elle est riche, noble, femme du monde, point innocente et [p. 264→] aussi peu simple que possible. De longue main elle lorgne le beau visage, la noble tournure du prétendu; elle muguette à son tour sa fortune et son nom: elle l’aime presque. C’est elle qui éclaire Marian sur le peu d’amour qu’on lui porte; elle fait davantage: elle exile cette pauvre fille, elle la ruine et la déshonore, pour la perdre entièrement dans l’esprit de son fiancé. On n’a jamais vu une idée plus coquette, plus jalouse, plus fausse et plus cruelle. Mais Lady Waldemar a la récompense qu’elle mérite: vainement elle fait semblant de se convertir au socialisme, d’avoir des accès philanthropiques; vainement elle se plonge dans Fourrier, dans Owen, dans Louis Blanc; elle ne réussit pas, et elle finit par être démasquée comme une idée méchante et noire qu’elle est. Enfin le malentendu cesse entre l’art et la philanthropie, l’un devient moins frivole, moins personnel, l’autre plus généreuse et plus poétique. L’idée-poésie, qui s’est exilée d’Angleterre et s’est retirée à Florence, reçoit en grâce l’idée-socialisme qui a échoué dans ses projets, qui a vu brûler ses châteaux, qui a tout perdu, qui a reçu dans les yeux un coup de feu d’un braconnier nourri jusque là de son pain. Le premier mariage projeté se renoue donc et s’accomplit. La poésie descend de son piédestal, et unit sa destinée au socialisme, obligé de se reconnaître aveugle et de se laisser conduire. Voilà l’analyse d’ Aurora Leigh.

On imagine aisément l’inconvénient d’une telle donnée: les personnages ne sont ni assez réels, ni assez vivants; ils conservent tous, malgré les efforts de l’auteur, le défaut de leur origine, qui est l’abstraction. Ce sont des êtres descendus des nues, que l’auteur n’a pas pétris de chair et d’os, mais plutôt de nuages: il leur manque du sang dans les veines, et ils ressemblent un peu à ces apparitions surhumaines dans les épopées antiques: on tend les mains pour les toucher, mais les mains ne saisissent que de l’air et du vent. S’il est vrai, comme l’auteur le dit, qu’une poésie digne de ce nom c’est un homme, combien cela est plus vrai des héros d’épopée et de roman! Il ne faut pas croire cependant que ce défaut de réalité soit poussé au point d’ôter à l’ouvrage la vie et le mouvement. L’auteur n’a pas trouvé le juste tempérament de l’idéal et du vrai; mais il l’a cherché. Comme en définitive c’est le monde, c’est la société humaine et celle de son pays qu’il a en vue, il ne perd jamais plante entièrement. Le dessein de son livre, et la connaissance qu’il a des réalités le sauvent des excès de l’abstraction, et le ramènent heureusement pour lui dans le monde des vivants. De là des alternatives singulières. Tantôt ses personnages marchent à terre comme de simples mortels, tantôt ils s’envolent dans les espaces, comme des cerfs-volants dont Mistress Browning ne tient plus la ficelle.

Quand je vois miss Aurora chez sa tante, aller et venir dans la [p. 265→] maison, se mettre à la fenêtre de sa chambre le matin, descendre au jardin, monter au grenier, fouiller dans les livres de son père; puis, le soir, servir le thé aux amis de sa tante, nourrir la conversation, tenir son coin dans ce petit monde d’une douairière dans son château, je suis tenté de croire à l’existence de miss Aurora; si je la vois vive et passionnée avec la douairière compassée, susceptible et fière avec son cousin, riche héritier, si elle a des caprices, des mouvements d’orgueil, mes derniers doutes se dissipent: Aurora est vivante, elle respire, elle me plaît même, et je suis tout disposé à m’intéresser à elle. Quand Romney badine sur les vers et sur le grec de sa cousine, quand il a recours à tous les raffinements de la délicatesse pour lui faire accepter une part dans l’héritage de la famille, je crois à Romney, c’est un digne garçon qui est positif avec des illusions et des utopies, généreux avec quelques vues étroites: c’est un brave Anglais que j’ai vu quelque part. Aurora et Romney sont alors des êtres que je comprends, que je puis aimer. Je leur veux du bien, et je suis fâché que leur union rencontre des obstacles. Mais que le vent souffle du côté de l’art, ou du socialisme, ou de la philanthropie, je ne les reconnais plus; ils prennent leur essor vers des régions supérieures et nuageuses: ils se bouffissent, ils s’évaporent, ils s’en vont en fumée. Ils n’ont plus rien d’humain; ce sont des systèmes qui parlent, qui parlent très longtemps et d’une manière obscure.

D’autres poètes ont usé et abusé de l’allégorie, je le sais. Mais je ne m’attarderai pas à montrer comment Spencer, par exemple, ne sort pas des allégories et cependant ne cesse pas d’être vivant et animé, de même que Rubens, avec lequel il a plus d’un trait commun, nous force d’admirer la vie éclatant sous son pinceau même dans les figures mythologiques et idéales qui foisonnent dans ses tableaux. Ainsi les personnages de Spencer ne fixent pas contre le mur du ciel les échelles de leur logique, pour y grimper d’échelons en échelons, et lancer un rayon visuel droit comme la lumière et sublime comme Dieu. Ils ne jouent pas à saute-mouton par dessus le dieu Terme. Ils ne travaillent pas au milieu de la haie épineuse de jours et de nuits qui sépare le temps des éternités. Leurs chagrins ne tombent pas sur leur âme, comme un charbon rouge oublié sur un tapis, et qui mange la laine tout autour. Ils se réjouissent, souffrent, pensent, parlent comme des hommes réels.

Mais laissons à la critique anglaise le soin de passer au crible les métaphores de mistress Browning. Aurora et Romney sont donc des êtres représentatifs: la première figure la poésie, l’art, l’esprit; le second, c’est la matière, l’argent, le travail, toutes les nécessités corporelles. Ces deux principes opposés, qu’on peut appeler spiri- [p. 266→] tualisme et matérialisme, se partagent l’Angleterre. Leur part est-elle égale? Si j’en crois le poète, il s’en faut de beaucoup. Voyez le pays même, tel que l’a fait la nature et la main de l’homme. A considérer ses vertes prairies, ses jolis villages, ses fermes couronnées de lierre et de roses grimpantes, ses collines riantes et ses arbres bien peignés, on croirait entrer dans un paradis terrestre. Mais attendez: cette nature n’a rien de grand; ce n’est qu’un pays confortable. Pas assez d’air ni de lumière dans ces arbres, pas d’accidents sur cet horizon. Ces collines, ce sont de petits renflements uniformes, des taupinières dans un vaste jardin. Ce ciel est bas, ces haies sont étroites: pas un lieu au monde où l’on soit plus commodément; mais pas un où l’imagination soit mieux emprisonnée. Tâchez de rêver un quart-d’heure au milieu de ce paysage, espèce de bonbonnière de l’agriculture; au bout de ce temps, où en êtes-vous? que vous inspire tout ce que vous voyez? Je gagerais, si vous êtes sincère, que vous pensez au bon laitage et aux œufs frais que ce pays vous promet demain matin. N’y a-t-il pas des lieux comme des temps qui semblent dévoués aux besoins, aux tendances, au culte de la matière? Aurora est née sur les bords de l’Arno: elle aime les grandes forêts de châtaigniers de Vallombrosa. Là, les montagnes sont hautes, souvent âpres et dénudées: point de ces ruisseaux dormants; mais des eaux éblouissantes d’écume, qui percent le rocher, se précipitent toutes passionnées et se perdent dans l’obscurité du ravin, comme une âme en peine qui fuit en gémissant quelque génie funeste. La nature n’y est pas apprivoisée, domptée, rapetissée par l’art: elle a un langage qui jaillit des forêts, des torrents et du silence majestueux des montagnes. Là il semble que de mystérieuses douleurs de la terre aient produit ces déchirements du terrain, et que le paysage raconte sans cesse aux voyageurs ce mystère. L’homme s’élève alors au-dessus du corps: il reçoit de tout ce qu’il voit comme une démonstration de son immatérialité. Quelles sont alors les pensées qui affluent vers son cœur? Toutes celles qui lui font entrevoir l’infini, et qui ouvrent les cieux à son imagination. Aurora sent son âme à l’étroit dans l’horizon de l’Angleterre. Les climats ont leur influence sur la santé de l’âme comme sur celle du corps: c’est à l’homme de la combattre ou de la corriger. Montesquieu n’a pas tout à fait tort: la nature où nous vivons, la terre où nous respirons peuvent beaucoup pour nous faire à leur image; il y a des pays spiritualistes et des pays matérialistes. Mais ce qu’il a oublié, c’est que l’âme humaine, douée de la liberté, peut réagir contre les violences et contre les séductions de la matière qui nous enveloppe. Qu’elle résiste généreusement à tout ce qui l’appesantit ou la dégrade; qu’elle ait son régime fortifiant au milieu d’une [p. 267→] nature qui la frapperait de langueur; plus le corps trouve aisément à se satisfaire, plus elle a de besoins impérieux. Sans cette hygiène de la pensée, elle est perdue. N’est-ce pas un trait remarquable que de voir une Anglaise et une femme juger de si haut sa campagne verte et bien labourée d’Angleterre? Mais mistress Browning a vu le pays où le citronnier fleurit. Elle se sépare de ce côté-là des autres muses britanniques, très patriotes et très insulaires, dont nous avons entrepris d’ébaucher la galerie.

Romney, le socialiste, est une image des Anglais à systèmes, à utopies; matérialiste croyant, socialiste chrétien, associant, ce qui n’est pas nouveau, des choses inconciliables, cherchant la formule introuvable, où l’esprit sera incorporé à la matière, et l’idée chrétienne au paganisme, comme la laideur d’une queue de poisson à la beauté d’un corps de femme dans les sirènes. Avec la fortune et la naissance d’un lord, il a l’audace d’esprit d’un communiste et le cœur d’un bienfaiteur de l’humanité; son château devient un phalanstère; ses jardins sont découpés en carrés de choux, ses parcs ensemencés de pommes de terre. Il barbouille son blason en une enseigne socialiste. Plus de faste, plus d’orgueilleux souvenirs, plus d’ancêtres; tout cela n’est plus bon qu’à faire litière, qu’à fumer le potager. Six siècles d’illustration, vingt générations de lords, un riche héritage d’aristocratie, d’aventures guerrières, d’héroïsme hautain, de beauté dédaigneuse, de délicatesses raffinées, aboutissent à un grand et vilain hospice, à quelques centaines de cellules malpropres, à un millier d’arpents de trèfle ou de légumes humanitaires et prosaïques. Où est la vérité dans cette métamorphose? où voit-on de ces changements? Un lord anglais consent bien quelquefois à être radical, un peu socialiste même, mais jamais à s’encanailler: un lord anglais n’abdique pas, n’oubliant jamais qu’il est de bon lieu, grand seigneur partout, même dans la démocratie en guenilles; la main qu’il tend au petit peuple porte toujours des gants blancs. Tel est, par exemple, lord Howe, dont mistress Browning a fait un joli portrait. C’est le Noé parfumé, frisé et beau causeur de l’arche socialiste. Il s’est embarqué là dans un triste navire, qui fait voile pour un autre monde, tout plein d’un troupeau d’animaux purs et impurs, mais qui sont frappés de stérilité. De cet équipage, nul n’arrivera à sa destination, si ce n’est lord Howe; tout le reste n’aura servi qu’à faire arriver lord Howe, humanum paucis vivit genus. Mais il est convenu que Romney est un être représentatif: n’en cherchons pas l’original dans la réalité. Romney est le socialisme même, vêtu à l’anglaise. Parler de ces utopies surannées paraît peut-être un anachronisme. Nous souhaitons nous-même qu’il y ait anachronisme à revenir sur ces choses vieillies [p. 268→] d’un siècle en six ans, et nous nous réjouissons, s’il est vrai qu’elles soient devenues innocentes. Mais cette maladie morale dont nous sommes, à ce qu’il paraît, parfaitement guéris, c’est de France qu’elle est venue. Elle s’est exilée en Angleterre; elle y a choisi son domicile et y vit sous la protection des lois. Nous ne pouvons oublier son origine, et ce n’est que charité de s’intéresser à ceux qui ont pris de nous cette contagion. Ce socialisme enfin, dont on affecte de n’avoir pas peur, pour s’exempter de la reonnaissance d’en avoir été délivré, infiltré aujourd’hui dans les veines de l’Angleterre, et s’étendant peu à peu à la surface, mistress Browning l’a appelé Romney.

Or, quelle plus juste définition donner de cette grande maladie des nations en travail, que celle de matérialisme organisé? De quelque côté qu’on la prenne, ce n’est qu’appétits de la matière, que besoins du corps; partout en perspective une grande bouche dévorante qu’il faut assouvir, la grande bouche d’un peuple tombé sous la tutelle de ses pourvoyeurs, d’un souverain hébêté et vorace, qu’il faudrait mettre, après l’éponge, dans l’ordre des choses qui, suivant Salomon, ne disent jamais: «C’est assez.» Complétez le tableau et ajoutez devant cette gueule, non pas de lion mais de boa, la multitude de tous ceux qui ont peur de l’appétit du souverain; tremblants, agenouillés, et jetant la pâture en maudissant, de crainte d’être mangés eux-mêmes, des hommes donnant à des hommes par crainte, uniquement par crainte; aucun des nobles traits de la bienfaisance, aucun des saints caractères de la charité; nulle part cette influence heureuse et presque divine du bien fait à un homme par son semblable, qui les purifie et les améliore tous les deux, qui les avertit que cette vie est passagère, que ce pain qu’ils rompent ensemble est le pain du voyageur, partagé par le plus heureux avec son pareil, pour l’aider à continuer la route; nulle idée de la manière dont un être immortel peut secourir un être immortel sans le ravaler; absence complète du cœur et de l’esprit dans l’aumône; mais l’impôt des affamés sur des égoïstes épouvantés, l’abrutissement lâche d’un côté, l’abrutissement famélique de l’autre. Et plût à Dieu que cette maladie ne fût que l’organisation d’une vaste mangerie gratuite! Après tout, il faut bien que l’homme vive de pain: c’est la première condition; et la seconde, qu’il ne vive pas seulement de pain. Mais on fait sa part à la matière, on ne la fait pas au matérialisme. Il captive l’homme par tous ses sens. Posez le principe unique de la vie matérielle, les conséquences en découlent d’elles-mêmes: point de loi morale, jouissances grossières, l’homme au rang de la bête. Ecrivez dans les lois le matérialisme, vous écrivez dans les mœurs la corruption sans frein. [p. 269→]

 

«Une bouche ouverte, de grossiers besoins, de la nourriture pour nous rassasier, rien de plus! Mais il n’y a que le vice qui justifie un tel langage! Ces mots font les libertins, ces mots souillent nos rues déshonorées de quatre-vingt mille femmes colportant toutes le même sourire, le sourire nocturne à la lumière du gaz, le seul qu’elles connaissent. Ces mots signifient la satisfaction du corps, devenant un argument contre celle de l’âme. Ces mots veulent dire: le besoin à la place du devoir.—Quelle était ma tristesse, chère Aurora, par une belle matinée de soleil! et cependant je voyais vos yeux. Vous me dîtes alors pour la première fois; oh! je me souviens de vos paroles… Vous éleviez votre blanche main; votre vêtement blanc; vos cheveux noirs paraissaient légèrement soulevés dans l’air calme d’un ciel bleu, comme si un souffle du fond de l’âme les avait agités. Voici vos paroles: «Vous ne viendrez pas à bout de vos pauvres projets de pâture et de bien-être matériel, sans l’individualisme du poète pour réaliser votre universel. Il faut une âme pour mouvoir un corps; il faut une grande âme pour mouvoir les masses, rien que pour les transporter d’un bouge dans un autre moins hideux. Il faut l’idéal pour faire reculer, ne serait-ce que d’un pouce, la rouille et la poussière de la réalité. Tous vos Fourriers ont échoué, n’étant pas assez poètes pour comprendre que la vie vient du dedans.»

 

Mais les Anglais, et cela leur fait honneur, sont un peuple religieux. Nulle chance de réussite à M. Comte ni à M. Cabet, s’ils ne vont jamais à l’église. Force leur est de se présenter en Angleterre avec une Bible sous le bras. Aussi nos voisins ont-ils un parti assez compact, dont les rangs étaient fort clair-semés chez nous, et qui s’appelle le socialisme chrétien. Comment le matérialisme organisé, mis sur le pied d’une politique et d’une administration, peut-il s’entendre et se concilier avec le modèle le plus pur du spiritualisme, la religion chrétienne? Je répondrai à cette question par une autre: comment les philosophes d’un autre siècle ont-ils pu croire qu’on pouvait inventer un moyen d’expliquer l’union de l’âme et du corps, jeter un pont entre la matière et la pensée, ajuster une planche fragile et mal assurée qui, par un bout, touche à ce qui est palpable et fini, et, par l’autre, à ce qui est infini, à ce qui n’occupe aucune place dans l’espace? Quand on aura expliqué cette hypothèse philosophique, nous comprendrons l’hypothèse sociale des hommes à utopies. Suppositions, illusions, subterfuges de part et d’autre; chaque siècle a son utopie: on avait autrefois des recettes pour accoupler l’âme et le corps; on en cherche aujourd’hui pour coudre ensemble le socialisme et la religion chrétienne. Un philosophe anglais, aussi naïf que bien intentionné, inventait autrefois un je ne sais quoi, moitié corps, moitié esprit, pour résoudre d’une manière positive et tout à fait britannique le grand problème philosophique; il l’appela le Médiateur plastique. Des clergymen [p. 270→] anglais, non moins naïfs ni moins bien intentionnés, pour résoudre le grand problème social par un moyen tout aussi positif et britannique, inventent le socialisme chrétien: c’est le médiateur plastique de notre temps. Inutile de raisonner sur cet amalgame, où l’on a mis quelque chose pour tous les goûts. Etes-vous matérialiste? nous réhabilitons la matière. Etes-vous spiritualiste? nous sommes chrétiens. Heureux ceux qui comprennent, heureux ceux qui pensent que de l’argile on peut faire jaillir l’étincelle divine; que, pour nourrir l’âme, il suffit de remplir l’estomac.

Romney a donc trouvé le médiateur plastique dont «le besoin se faisait généralement sentir;» l’église établie peut être en repos. Son matérialisme est remis à neuf, et revêtu d’un bon vernis moral et religieux. Mais voici bien une autre difficulté. Il a oublié (ce qui est singulier dans un Anglais), il a oublié une toute petite chose, qui est la liberté. Voilà un adversaire naturel, indomptable, qui se dresse contre lui dans tous les cœurs, même dans les plus humbles. Et il ne s’agit pas de la liberté politique, dont la mesure est variable, et qui, après tout, en Angleterre, est encore à l’état de privilège. Je veux parler de la liberté naturelle, qui est l’air même que nous respirons. On peut troquer sa liberté politique contre un peu de bonheur, contre une pitance assurée; on peut avoir la faiblesse de vendre son droit électoral pour un plat de lentilles, et il est avéré qu’il y a dans les classes populaires, chez nos voisins, bien des Esaü tout prêts à s’écrier: «Que m’importe mon droit d’aînesse, quand je meurs de fatigue et de faim?» Mais la liberté naturelle, c’est le trésor sans lequel on ne voudrait même pas de la vie; c’est par là qu’on est homme. Esaü repousserait son plat de lentilles, s’il ne pouvait le manger à son heure et à sa guise. Sur cette liberté-là, il est défendu de mettre la main, et c’est pourtant celle que le matérialisme confisque toujours. Il se présente aux masses les mains pleines de liberté politique, au moins en apparence. Mais la liberté indispensable, celle de vivre et d’agir, il la traite comme un vieux règlement; il la révoque. Le matérialisme ne doute de rien. Dieu, voulant respecter la liberté de l’homme, a trouvé un moyen pour l’accorder avec sa toute-puissance; mais le matérialisme est plus habile, il supprime la liberté. Cela est bien simple: il suffit d’ôter l’obstacle. Dieu n’avait pas vu cela. Quels immenses avantages pour l’espèce humaine! quels biens vont résulter d’un petit plan ingénieux qui tiendrait sur l’ongle du pouce!

Le matérialisme a prise sur les masses par les appétits et les besoins; il habitue l’homme à se passer de son père qui est dans les cieux; à ne plus demander d’en haut son pain quotidien. Le pain quotidien n’est plus qu’une vieillerie, un préjugé d’enfan[t] [p. 271→] un mensonge de prêtre, quand on possède un système qui paraît assurer le pain pour les siècles. Il fait du pauvre un parasite, un grand poids inutile à la terre; mais l’illusion ne va pas loin: le parasite se sent bientôt humilié; il s’aperçoit qu’il est à la chaîne. C’est le chien qui a honte d’avoir le cou pelé; il ne tarde pas à briser son collier; point de rogatons, ni de franches lippées qui vaillent l’air, les champs et la liberté. Le troupeau des protégés de Romney ne manque pas de se révolter contre la main qui le nourrit. Romney croyait ramener ces hommes perdus, ces filles mal repenties; utopies et misères! c’étaient des figures grimaçantes et stigmatisées par le vice; l’enduit léger de cire dont Romney les a fardées pour les faire ressembler à des honnêtes gens, ne dure pas longtemps. C’étaient des malheureux accoutumés aux voies obliques; le droit chemin les ennuie bientôt.

 

Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille?

Veut-on que j’aille droit quand on y va tortu?

 

Le matérialisme porte ses fruits; la liberté qu’il croyait étouffer, le tue; le phalanstère se détraque. Romney a tout le monde contre lui; ces misérables dont personne ne voulait, chacun les écoute, les plaint, les défend; ce sont de petits saints. Entreprendre sur la liberté d’autrui! condamner son prochain à l’uniformité de la même soupe et des mêmes heures! se ruiner en bienfaisances si dangereuses! élargir l’abîme entre le riche et le pauvre! et puis quel scandale de faire quelque chose sans l’intermédiaire de l’Eglise établie, de se passer des squires et des propriétaires! Il n’est bruit d’autre chose dans les journaux du comté, dans les sermons des paroisses, dans les clubs, dans les salons. Quelle faute pour un homme qui avait cinq siècles de noblesse et une si belle propriété! Le vicaire en répandit des larmes; il fit imprimer ses discours à la requête générale. Toutes les dames du voisinage voulurent souscrire; on en fit relier un exemplaire en soie rouge, doré sur tranche, avec les armes des Leigh sur les plats, et on en fit cadeau à Romney; bonne leçon!

Cette leçon ne s’applique pas au seul Romney, mais à toute l’Angleterre atteinte et convaincue d’un patriotisme utilitaire et matériel. Le lecteur se souviendra que nous sommes un rapporteur modeste et scrupuleux, et quand mistress Browning dépose en témoignage, nous sommes bien aise de pouvoir dire: «Vous l’entendez, ce n’est pas nous qui la faisons parler.» Dire sans hésiter, ce pays est enfoncé dans la matière; prendre une carte d’Europe et écrire de l’autre côté du détroit, sur tout un vaste empire: «Matérialisme»; c’est une chose qui est à peine permise à un étranger, [p. 272→] surtout quand il s’agit de nos voisins et de nos alliés fidèles; mais ce n’est rien encore: passer le détroit, mettre le doigt sur la France, et y inscrire ce mot magique: «Spiritualisme»; prendre ainsi le monde moral, le mettre en quartiers, et s’adjuger le meilleur morceau, faire ainsi à grands traits une géographie des doctrines pour notre plus grande gloire, voilà qui déplairait sans doute, quand même il serait vrai. Soyons spiritualistes, et laissons-le dire aux autres. Ne faisons pas nous-mêmes la portion de bonne renommée qui nous revient; il n’y a pas de part du lion dans le monde moral; mais tenons-nous pour honorés, soyons justement fiers, quand un étranger reconnaît en France la patrie de Descartes, quand, pareil à ce naufragé qui, à la vue d’un triangle sur le sable du rivage, devine un peuple civilisé, il voit notre ciel, notre campagne, nos villes, nos monuments, ce que nous a donné la nature, ce que nous avons fait nous-mêmes, et quand, à l’aspect de toutes ces choses, familières et banales pour nous, neuves et pleines de sens pour lui, il s’écrie: «Voici un peuple spiritualiste!»

Je suppose qu’un de nos Parisiens qui courent si vite par les rues qu’ils n’ont pas le temps de penser, est arrêté en chemin par un philosophe; je suppose que la maison nouvellement bâtie, l’affiche fraîchement collée, l’équipage lancé au grand trot, lui permettent de réfléchir, ce qui est si rare, et de se faire un instant contemplateur, ce qu’il aime si peu; que le philosophe lui dise: «Oubliez vos impressions journalières, le sujet habituel de vos pensées et de vos conversations; faites-vous pour deux minutes étranger à cette ville, et regardez ces maisons, ces édifices, ces places, ces jardins. Vous les voyez pour la première fois, et l’on vous demande quelle idée vous vous faites des hommes qui les habitent, quel est le tour de leur esprit, de leur imagination. Est-ce un peuple utilitaire, celui qui démolit tant de maisons pour créer de longues et vastes rues qui donnent au plus modeste citoyen non-seulement l’air et la lumière, ces choses plus nécessaires que la paix à une nation artiste, mais une magnifique perspective? Vous savez qu’à Paris il n’est si modeste artisan ni si chétive ouvrière qui ne prétende avoir une belle vue de sa fenêtre. Est-ce un peuple positif, celui qui met tant de millions à ciseler la pierre, à dresser des statues, à achever l’œuvre des siècles et des rois en cinq années, à concilier l’art avec l’industrie, les exigences coûteuses du beau avec la sévère économie des petites fortunes? Vous savez encore qu’à Paris le goût court les rues non moins que l’esprit; que la main calleuse et pesante de l’ouvrier devient légère et délicate pour donner l’air d’une œuvre d’art aux plus humbles objets qu’elle façonne; que l’amour du beau va se loger jusqu’aux mansardes, et que tout au moins, quand il s’y [p. 273→] trouve trop à l’étroit, il y est remplacé jusqu’à un certain point par l’amour de la grâce et de l’élégance. Est-ce un peuple matérialiste, celui qui préfère partout la beauté dispendieuse à la laideur commode, et fait passer les besoins du cœur et de l’esprit avant ceux du corps? Ce n’est pas lui qui, placé devant un marbre, en fera une table ou une cuvette: il en tirera toujours quelque chose de grand et de divin. La grandeur, l’espace et la pensée, ces trois dimensions du beau, sont dans tous ses monuments. L’idéal coudoie ici à chaque pas le digne bourgeois, qui n’y fait pas attention.»

Que répondra le Parisien? Forcé de réfléchir, s’il est bachelier et qu’il connaisse Descartes, il trouvera de singuliers et mystérieux rapprochements entre le génie hardi du philosophe et le génie créateur de sa nation; il trouvera peut-être que Paris, aujourd’hui même, sous ses yeux, se transfigure à la manière d’une belle et noble philosophie qui sort des carrefours, des ruelles et des impasses d’une philosophie surannée. Que sais-je? il se souviendra peut-être de ce commencement du Discours de la Méthode, où le philosophe décrit une ville qu’on voudrait rebâtir, et reconstruit sa philosophie sur le même plan; il se demandera si Paris, avant de se mettre à l’œuvre de sa reconstruction, n’a pas lu le Discours de la Méthode. Mais non, je me trompe: le Parisien fera mieux que de méditer, il agira. Au lieu de disserter sur l’idéal, il continuera d’en faire à la hâte et sans le savoir. Après avoir écouté en souriant le philosophe, il dégagera poliment la manche de son habit et courra chez son architecte, afin de se ruiner dans les sculptures de sa façade.

Ne mettons pas notre description de Paris et de la France à la place de celle de mistress Browning. La nôtre est d’un critique et d’un philosophe; la sienne est d’un poète et d’une femme. Poète, elle met une image là où nous mettons une idée. Elle a bien raison, et cela est plus vivant. Femme, elle s’arrête à des choses que nous ne voyons même pas, par exemple aux étalages de ces magasins que l’on ne peut comparer qu’aux splendides caravansérails des Mille et une Nuits. Qui voudra dire qu’elle a tort? Sa bonne foi naïve, qui va dénicher l’amour de l’idéal dans le pli d’une soierie bien drapée, nous fait sourire. Aurions-nous donc une fourmilière d’artistes et de poètes dans chaque magasin de nouveautés? Ne rions pas trop: le vrai pourrait bien être ici du côté de la naïveté.

 

«Les Anglais ont une certaine habitude dédaigneuse, insulaire, de dire que les Français sont légers. Nous répétons cela tout naturellement, comme nous dirions que les chats miaulent, et que les vaches donnent du lait. Il serait tout aussi vrai de dire que les chats donnent du lait, et que [p. 274→] les vaches miaulent. Qu’est-ce que la légèreté, sinon l’inconséquence, qui flotte entre l’effet et la cause, et sans direction? Est-il léger le boulet qui jaillit de la bouche du canon, dans le temps d’un clin d’œil et d’un battement de cœur, et va s’aplatir comme un pain à cacheter sur une mouche blanche contre le mur, à cent pas? Non moins direct, non moins sûr de son but est ce peuple français. Tous idéalistes, absolus, sérieux; pour tous une idée est un glaive qui coupe dans la chair vive. Dévorant l’intervalle jeté par la nature entre la pensée et l’action, âmes passionnées et impatientes, ils mettraient le monde en feu; leur logique sans scrupules se précipite vers la réalité impossible. Dites à nos orateurs de souffler sur eux avec leurs bouches pleines de vent, avec leurs phrases convenues, avec leurs plaisanteries et leur sensibilité de mot d’ordre, avec toutes ces choses qui enlèvent notre multitude anglaise, paille d’orge grossière, ils ne pourront rien sur ces légers Français. Ils tournent, il est vrai; mais sur un axe qui est le centre de leur pensée et de leur volonté: s’ils tournent, c’est par la force même dont ils s’y attachent. Cela est difficile à entendre pour des Anglais peu accoutumés aux questions abstraites… La liberté est pour nous un être concret (nous ne la comprendrions pas autrement), un être incarné dans une forme féodale; cela convient à nos idées, à nos habitudes obséquieuses: nous prenons encore la forme pour le fond. Je dis «nos idées,» quoique je sois Italienne par le berceau et la tombe de ma mère, par la tombe et la mémoire de mon père: un cœur de poète peut se dilater à contenir deux patries, bien qu’elles soient à l’étroit peut-être dans une poitrine de femme.

«Aussi je me sens la force d’aimer cette noble France, poète des nations, qui rêve et soupire sans cesse après quelque magnifique chimère, après une égalité difficile des deux sexes, après un amour sans chaîne et sans souillure, après une fraternité volontaire, après un bien-être qui ne coûte pas aux uns des sueurs accablantes, aux autres des pertes injustes, après une liberté de la multitude qui respecte l’intelligence supérieure du petit nombre. Rêves héroïques! chose sublime de rêver ainsi! mais conséquence naturelle de se réveiller! Dieu protége la France! Elle a légué son âme même à un grand homme, et ce souffle divin a revêtu ses tempes transfigurées d’une telle gloire, que nul n’oserait faire monter l’épigramme jusqu’à la tête de César. Mais quoi? Ce César représente un peuple; il ne règne pas: tout puissant qu’il est, ce n’est pas là un despote. Cette tête a pour cœur la nation tout entière. Cette pourpre a pour bordure la démocratie…

«La cité nage dans la verdure, belle comme Venise au sein des eaux, ce cygne de l’Adriatique. Quels jardins couronnés d’arbres dans des cours étroites, comme de beaux fruits sur les genoux d’une belle femme souriante et joyeuse! Que de longues rues qui courent sous les arbres, enrichis pourtant de boutiques utiles, ces coffres ouverts où l’on voit briller des joyaux! A Paris, le commerce est encore de l’art, et l’art est une philosophie. Voici, par exemple, les soieries et leurs plis aussi dignes de l’étude de l’artiste que le bronze qui est en face. Sans doute, ce bronze a ses défauts. Il y a trop d’art ici dans l’art même. L’art a trop conscience [p. 275→] de lui-même, comme une jeune fille qui se penche pour voir sa silhouette sur le mur, et qui perd un peu de la grâce de sa démarche. Mais cet art marche toujours, et il sait où il va. Les artistes, en ce pays, sont des idéalistes aussi, plus absolus que ne voudrait la nature, logiciens jusqu’à l’austérité, quand il s’agit d’appliquer leur théorie. Pas une âme qui voudrait peindre un saule émondé, tortu, un âne prosaïque, comme le fera un Anglais, parce qu’il les rencontre ainsi, et qu’il s’en contente.—Voici les vieilles Tuileries!…à travers la grille, dans les jardins, quel groupe d’enfants amoncelés comme un tas de feuilles sous les marronniers, balayés dans les rues et dans les passages, peut-être par les fantômes du passé qui habitent ces lieux, et qui menacent leurs jeunes têtes innocentes! Chers enfants, jolis enfants, hâtez-vous de faire votre partie de balle, avant les événements de l’avenir!—Plus loin encore, que de statues posées sur leur beau piédestal, et qui semblent croire que demeurer un moment sous ce ciel bleu, c’est déjà un grand succès! Que de parterres! que d’espace et d’air pour une nation qui court, qui court toujours, en dépit du râtelier du dentiste, dont les dents sarcastiques, au coin de la rue, semblent jeter une satire au progrès qui passe.»

 

Cicéron trouve qu’il est difficile, Démosthènes qu’il est dangereux, saint Paul qu’il est presque insensé de se louer soi-même: heureusement nous ne faisons rien de difficile, rien de dangereux, rien que de sensé, en acceptant les éloges de mistress Browning. Elle a des louanges pour notre pays, notre génération, notre gouvernement. Ces louanges désintéressées feront plaisir, je le suppose, à tout le monde. Certaines personnes sont tombées dans un tel excès de modestie, qu’au moindre hommage envers notre temps, au plus petit mot agréable à l’adresse de ce qui existe, elles s’irritent, elles crient à la flatterie, à la servilité. Il est de bon air d’être pessimiste. C’est Argan qu’on offense quand on lui dit qu’il est en bonne santé: Toinette est une insolente d’oser lui trouver bonne mine; Toinette le fait enrager: Toinette a l’effronterie de dire qu’il n’est point malade; Toinette est une impertinente. Cependant si Toinette est une personne étrangère à la maison, si elle n’a pas d’intérêt à dire le bien ou le mal, il faut bien se résigner à la laisser parler, et subir ses éloges, quand même ils nous fâcheraient un peu. Défions-nous plutôt de Bélise et de ses plaintes doucereuses; elle a ses motifs pour s’apitoyer sur nous. Nos maladies imaginaires font sa force et son influence: c’est son ambition qui flatte notre caprice. Ayons le courage d’avouer que nous ne sommes pas si mal portants: écoutons un peu les étrangers qui nous admirent et nous envient. Etant plus loin, ils sont mieux placés peut-être pour nous juger. Un peuple est un corps immense qu’on ne voit bien qu’à une certaine distance. C’est une statue grande comme une montagne: pour en juger les proportions, il se faut mettre au vrai point de vue. Si le mont Athos [p. 276→] avait été taillé à la ressemblance d’un guerrier, comme le voulait un ancien, qui aurait mieux vu la statue, de ceux qui auraient été nichés sur son épaule et dans le creux de sa main, ou de ceux qui auraient été placés par delà la vallée et de l’autre côté du détroit?

C’eût été un vrai dommage de laisser passer inaperçues deux pages aussi belles que curieuses sur notre France actuelle: et quand nous songeons que nous ne sommes pas les premiers à entretenir le public du livre de mistress Browning, ce n’est pas de la surprise, c’est presque de la reconnaissance que nous éprouvons de trouver à glaner une si belle gerbe après la première moisson.

 

III.—les femmes.

 

L’état moral de l’Angleterre, comment se porte, pour ainsi dire, cette nation dont la santé ne saurait nous être indifférente, voilà le sujet principal du livre de mistress Browning: c’est aussi la pensée dominante de notre étude, et nous lui avons fait la meilleure place. Mais mistress Browning est femme, et elle ne pouvait l’oublier. Elle est au premier rang des femmes de lettres dans un pays où celles-ci semblent déjà tendre la main pour saisir le sceptre de la littérature. Là une femme occupe le trône: la puissance littéraire tourne également aux femmes; les hommes saluent l’avènement de la littérature tombée en quenouille; poètes et romanciers se font à l’envi ses courtisans; trop heureux s’ils pouvaient être les premiers ministres de cette féminine royauté! On pourra bientôt dire en littérature: «Les femmes règnent, et les hommes se contentent de gouverner.» Mistress Browning ne pouvait manquer de nous dire son mot sur l’état, les droits, la puissance des femmes. Aurora, l’héroine de sa métaphysique épopée, représente le spiritualisme si rare et si nécessaire dans son pays, fait capital déjà, et qui montre où va la pensée de l’auteur, et jusqu’où elle recule la limite de son ambition. Siècle d’avarice, de matière et de boue, voilà tes réformateurs et tes conquérants! des femmes délicates et frêles, de faibles mains auxquelles une plume est un poids bien lourd et un instrument bien dangereux. Leur force n’est que dans leur cœur et dans leur foi: elles ne se sont pas endurcies au contact de l’or et du fer, et c’est pourquoi elles ont conservé l’amour et l’espérance, qui soulèvent les montagnes. Soldats mal aguerris, combattants débiles; mais leurs armes s’appellent charité, grâce, conviction, éloquence.

Si l’on peut raisonner de l’avenir en méditant sur le présent, il est permis de croire qu’avant peu l’éducation des femmes en Angle- [p. 277→] terre subira de notables changements. Reines de l’opinion, il faudra bien qu’elles se mettent en mesure d’exercer leur royauté. L’instruction qu’elles reçoivent déjà les achemine à de nouvelles conquêtes. Est-il un pays où les femmes apprennent plus de choses que l’Angleterre? Sciences, lettres, histoire, statistique, chiffres, quantités, volumes, il est merveilleux combien on fait tenir de matériaux dans ces petits cerveaux délicats. On veut qu’une miss dans le monde soit un de ces gros livres qu’on appelle livres de référence, et qui contiennent tout: seulement, c’est un livre relié de soie, doré sur tranche, frappé, gaufré, avec des ornements imprimés à froid, enrichi de pierreries et, s’il est possible, d’une couronne de duc, de comte, ou tout au moins de baronnet. Sans doute, il y a plus de surface que de profondeur dans cette science, et l’éducation d’une miss, comme toute espèce de bagage féminin, a plus de volume que de poids. Cependant ces petits chapeaux et ces robes ballonnées couvrent autant de Pics de la Mirandole, prêts à soutenir une thèse sur toute science connue et sur d’autres choses encore. Je raisonne d’après les programmes d’éducation qui sont effrayants; et si mes lecteurs n’ont pas eu l’occasion de les parcourir, en voici un tout fait, qui m’est fourni par mistress Browning.

 

«J’appris les collectes (courtes prières) et le catéchisme, les symboles, depuis celui d’Athanase jusqu’à celui de Nicée, les trente-neuf Articles, les traités contre le temps* (ce n’était pas l’Aiguillon d’amour de saint Bonaventure), différents tableaux synoptiques de doctrines inhumaines qui ne furent jamais enseignées par saint Jean; ma tante aimait la piété instruite. Je complétai mon étude du français classique, soigneusement expurgé du Balzac et des néologismes; j’appris l’allemand: elle voulait un cours complet d’éducation libérale, des langues et des mots, non des idées et des livres. Un peu d’algèbre, un peu de mathématiques: on me fit effleurer l’extrême contour de chaque science, et je m’en taillai un petit falbala; ma tante n’aimait pas les femmes frivoles. J’appris les généalogies des rois d’Oviédo, les lois intérieures de l’empire birman; de combien de pieds le mont Chimboraço élève sa tête au-dessus de l’Himalaya; quelle rivière navigable se joint à celle de Lara; quel impôt se levait tous les cinq ans à Klagenfurth: ma tante aimait une connaissance générale des faits utiles. Je travaillai beaucoup la musique. J’exécutai des choses qui auraient paru impossibles du temps de Johnson, des tours de passe-passe sublimes, des doigtés inimaginables, des ouragans de notes à bouleverser l’âme de l’auditeur, un admirable tohu-bohu. Je dessinai des costumes tirés des gravures françaises, des néréides bien drapées, folâtres divinités à l’ivresse éternelle; je lavai des paysages à l’aquarelle, bien lavés, c’est le mot. Je dansai Cellarius et sa polka; je filai du verre, ’em- [p. 278→] paillai des oiseaux, je modelai des fleurs en cire: ma tante aimait les arts d’agrément. Je lus une quantité de livres sur la femme, dont l’objet est d’apprendre comment les femmes peuvent enseigner à penser, sans penser elles-mêmes, livres de tantes célibataires, livres démontrant le droit des femmes à comprendre la conversation de leurs maris, quand elle n’est pas trop profonde, et même à leur répondre «oui,» ou bien «plaît-il?» livres vantant leur intelligence prompte, leurs heureuses aptitudes, leurs mérites particuliers, leur excellence générale comme missionnaires, pourvu qu’elles restent au coin de leur feu, leur apprenant à ne dire jamais non, quand le monde dit oui, leur expliquant la mission angélique de rester sur leur chaise, de ravauder, d’engraisser dans leur ménage des pécheurs endurcis; leur montrant leurs droits, qui consistent à les abdiquer tous: ma tante aimait les femmes qui sont vraiment femmes, et elle remerciait Dieu avec un soupir (certaines gens soupirent toujours en remerciant Dieu) de ce que les femmes anglaises étaient le modèle de l’univers. Ajoutez à cela que j’appris le point arrière: ma tante n’aimait pas qu’on passât la soirée les mains inoccupées.»

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*Allusion aux Traités pour le temps des puseyites.

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Nos objections contre ce programme ne seraient pas tout à fait celles d’Aurora; nous sommes loin de le trouver trop peu sérieux et trop peu viril. Nous connaissons beaucoup de bacheliers qui réussiraient mieux à empailler des oiseaux et à filer du verre qu’à répondre sur les rois d’Oviédo et sur les lois de l’Empire birman. Nous estimerions plutôt la tante d’Aurora un peu trop sévère; eh! qu’aurait-elle exigé, si, au lieu d’une nièce, elle avait eu un neveu? Le défaut de cette éducation est à nos yeux d’être trop complète. Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre ce cours d’études et celui d’un futur député à la chambre des Communes? Le grec et le latin n’y manquent pas, si nous en jugeons par les in-folios d’Aurora, par ceux qu’elle vend, comme par ceux qu’elle conserve. Je ne m’étonne plus que les jeunes filles enseignent le droit de l’autre côté de l’Océan. Je l’ai déjà dit: dans cette race anglosaxonne il n’y aura bientôt plus de distinction apparente entre les sexes. Aurora serait-elle par hasard un jeune homme? sans le point arrière, on pourrait s’y tromper.

Les Anglais, positifs en toute chose, mesurent l’éducation comme une quantité; plus elle contient de matières, plus elle a de crédit. C’est une affaire d’arithmétique, un bilan commercial dont la vérification est bientôt faite. C’est un examen où l’on estime ce que vous savez, non ce que vous pouvez faire. Dernièrement, à l’université de Cambridge, on examinait un candidat ignorant, ou plutôt on l’interrogeait, car l’examinateur parlait seul. Silence profond du candidat; excuses tirées de la timidité, de l’inexpérience dans la parole: «Si j’écrivais au lieu de parler, j’aurais bien des choses à [p. 279→] dire.» Ce professeur découpe un carré de papier large comme le pouce, et invite le candidat à coucher là—dessus ce qu’il sait. Ce professeur avait de l’esprit; mais ne prouvait-il pas que la capacité des candidats se mesurait comme les surfaces, qu’il était là pour interroger la mémoire, non pas le goût, l’esprit ou le talent? Dans un pays où l’on soupèse les hommes pour mesurer leur savoir aussi bien que leur argent, l’imagination et l’esprit font beaucoup moins d’illusion. Il faut en avoir, mais ce n’est pas la première condition. Une jeune fille s’est trouvée, pleine de talent et d’un mérite supérieur, capable d’émouvoir le pays tout entier par des livres aujourd’hui traduits dans toutes les langues de l’Europe, qui devait être lancée du sein de son obscurité modeste, au faîte d’une véritable gloire. Elle était institutrice, avec des dons d’intelligence qui ressemblaient presque à du génie. Deux fois elle tenta l’épreuve d’une éducation particulière; deux fois elle y dut renoncer. Il manquait quelque chose à la perfection de Charlotte Brontë: elle ne savait pas toucher du piano.

Ce serait un détestable raisonnement que de dire: «Nos voisins se trompent, donc nous avons raison.» Mais il est un pays où l’esprit de l’éducation est tout différent. Dans ce pays, quels que soient les programmes, quelquefois malgré les programmes, l’enseignement s’expose plutôt au reproche de frivolité qu’à celui de pesanteur. Le programme peut être encombré; la leçon l’est bien rarement. On y favorise peut-être quelques travers dans la jeunesse, mais on y forme des jeunes gens et des jeunes filles plutôt que des savants. Les jeunes gens apprennent parfois peut-être à juger trop vite, mais ils apprennent à juger. Ils ne font peut-être pas assez d’état de la mémoire, de la tradition, de l’autorité; mais leur bon sens se développe et grandit. Il est de bon air, à leurs yeux, de mépriser l’érudition, la solidité du savoir; mais ils adorent le talent, et ils courent partout où ils voient briller un peu de feu sacré. Les jeunes filles ne mesurent pas le Chimboraço et l’Himalaya; elles ignorent le chiffre de l’impôt à Klagenfurth, et font la moue à l’idée d’empailler des oiseaux; elles pratiquent très volontiers cette pudeur du savoir dont parle Fénelon, et qui leur est bien facile: la pudeur de leur savoir n’est souvent qu’une parfaite innocence; mais si elles ne sont pas savantes, elles ont de l’esprit. Aux jeunes gens on communique le secret du talent, aux jeunes filles celui de la grâce, qui est le talent des femmes. L’écueil commun de ces deux éducations est la vanité; mais en quoi le savoir servirait-il aux deux sexes, s’il n’aboutissait pas à la grâce ou au talent?

Faisons deux parts du programme de l’éducation féminine anglaise selon mistress Browning; mettons d’un côté les trente-neuf [p. 280→] articles, la géométrie, l’algèbre, les rois d’Oviédo, le Chimboraço, Klagenfurth, le ravaudage et le point arrière; mettons de l’autre côté les doigtés impossibles et le tohu-bohu musical, les aquarelles, la polka, les fleurs en cire, les maximes mondaines et la religion du «Qu’en dira-t-on?» Voilà deux systèmes complets qu’on a beau [l]ier ensemble: ils ne se confondront jamais, et ils porteront leurs fruits chacun de son côté. Du premier nous verrons sortir une multitude de tantes d’Aurora; le second produira un bon nombre de lady Waldemar.

La tante d’Aurora est le parangon des femmes anglaises, telles que la société les veut et que mistress Browning ne les veut pas. Son existence étroite et compassée est l’absence même de la vie. Qu’importe? elle ne s’en aperçoit pas, n’ayant jamais vécu. Une succession d’habitudes monotones, entre le vicaire de la paroisse et quelques propriétaires de petite noblesse, voilà sa biographie. Dans ce milieu d’un calme plat, on vivotte, ayant les yeux sur le lieutenant du comté comme modèle de distinction et comme avertissement contre la vulgarité. On baisse les yeux de temps à autre, une fois l’an, sur le pharmacien, pour entretenir en soi l’humilité chrétienne; on est inscrite au registre du bureau de charité, car, pauvres et riches, nous sommes, après tout, la même chair, et avons besoin de la même flanelle, réserve faite de la qualité. C’est une vie dans une cage bien fournie et bien propre, où se meuvent languissamment et avec grâce ces jolis oiseaux bien polis, bien apprivoisés, sautillant de branche en branche autour de leur perchoir, gazouillant un peu, chantant même quelquefois, oiseaux uniques dans l’histoire naturelle, et qui s’appellent ladies. Je veux croire que mistress Browning n’étend pas cette peinture épigrammatique à toutes les femmes. Si cela était, nous serions obligés de prendre la défense de ces jolis oiseaux calomniés. Il n’y a pas plus de passions dans cette vie que de tempêtes dans un verre d’eau, d’eau sucrée même. L’amour, parfum plus agréable qu’un autre; on en met dans sa vie comme dans ses papiers et dans son linge, parfum innocent qui ne monte pas à la tête. Le mariage, c’est un oui ou un non harmonieusement prononcé, mais avec netteté, sans ces folies, ces faiblesses ou ces convulsions bonnes pour des femmes continentales. Le mariage signifie une maison à tenir, des dîners de temps en temps, des attentions fines, des bretelles brodées, des pantoufles merveilleuses et peu commodes, des coussins de tapisserie bien moelleux, où s’étend le maître de la maison pour penser à autre chose qu’à sa femme. Telle est la tante d’Aurora ou la femme sérieuse. Si les tantes d’Aurora, sans couvrir toute la surface de l’Angleterre, sont nombreuses pourtant et faciles à reconnaître dans leur [p. 281→] portrait, cela regarde mistress Browning: qu’elle vide son procès avec son sexe et avec son pays: ce ne sont pas nos affaires.

Lady Waldemar est la femme mondaine. Doucereuse, impassible et parlant toujours comme dans la chambre d’un malade, la perfection même de la distinction. L’idéal de la bonne société anglaise étant de supprimer le bruit, tout ce qui fait du bruit est sévèrement banni du monde: le rire, la vivacité, la franchise de la conversation. De sentiments, de passions et de cœur, pas un mot: cela fait trop de bruit. De là viennent ces Anglais qui se distinguent à Bade par leur silence au milieu des éclats de voix et des blasphèmes qui retentissent dans les autres langues; là se forment ces ladies qui supportent avec un muet héroïsme toutes les douleurs, même celles du veuvage; là on apprend à perdre son argent ou son mari sans faire de bruit. Cette école d’un stoïcisme nouveau donnerait des leçons d’apathie à Zénon lui-même. Cet autre philosophe, qu’on écrasait dans un mortier, n’en faisait pas plus qu’un homme du monde qui est tout aussi courageux et qui n’aura jamais de biographe. Lady Waldemar est l’héroïne de ce monde. Pas de sentiments, pas d’enthousiasme; cela ferait rire, si l’on riait dans le monde. Une absolue tranquillité qui fait croire à une nature surhumaine; une crainte inouïe de vous froisser, non que vous soyez autre chose que méprisable, mais parce qu’il faudrait toucher à vous, pour vous remettre à votre place; enfin le chef-d’œuvre de l’orgueil. Mais cette belle stoïcienne s’est laissé gagner à l’amour. Elle aime Romney Leigh presque autant que ses diamants. Son cœur, à sa grande mortification, a eu l’inconvenance, l’indécence de s’éprendre d’un homme; d’un homme, il est vrai, qui a toutes les noblesses, de la naissance et de l’âme; mais la voilà prise, elle qui se croyait si sûre d’elle-même. Son esprit n’a pas été assez fin pour se jouer de l’amour, ni son équipage assez vîte pour lui échapper: la voilà prise; la voilà tombée malgré elle de cette sphère olympienne du calme et de l’indifférence. Adieu le nectar et l’ambroisie de la vanité! force lui est de se nourrir d’amour comme une simple mortelle; quelle grossièreté! tout ce qu’elle dit, tout ce qui passe par ses lèvres est empreint de cette saveur. Il lui semble qu’elle a mangé de l’ail, et qu’elle en a toujours le goût à la bouche. Est-il bien possible que lady Waldemar soit amoureuse? oh! coarseness! ô grossièreté!

Lady Waldemar a une rivale, Marian Erle, une couturière que Romney Leigh épouse par système, par socialisme, comme d’autres épousent par amour. L’amour d’une lady Waldemar n’a pas de scrupules: l’orgueil et l’égoïsme n’en connaissent pas. Il lui faut la satisfaction de sa passion, comme le moulin veut du grain, comme le feu veut son aliment, comme le loup veut sa proie. Nous sommes [p. 282→] ici sur les confins du mélodrame: vous savez que dans cette région, les grandes dames assaisonnent leurs amours de sang et de crimes. Lady Waldemar est une grande dame, voyez-vous. Elle ne sait pas reculer; on ne l’arrête pas avec un obstacle frivole comme le salut de son âme, ou comme le vôtre. Dieu lui-même ne l’arrêterait pas; Dieu est-il une considération? Ce n’est pas Dieu qu’elle aime, mais c’est vous, monsieur! Dieu l’arrêterait! mais elle ne s’est pas arrêtée devant la marquise de Perth, et cependant elle désirait être invitée à son bal! Lady Waldemar, amoureuse, est capable de tout: vous voyez bien que c’est une grande dame. Je ne serais pas étonné que mistress Browning ait visité le théâtre de la Porte-Saint-Martin et ait assisté à une quatre-centième représentation de la Tour de Nesle. Lady Waldemar, comme une vraie grande dame qu’elle est, trompe Marian Erle, et la livre à une de ses femmes de chambre: celle-ci lui fait boire un narcotique et s’en va la perdre dans une caverne de sa connaissance. Il paraît que les grandes dames choisissent des femmes de chambre qui ont des amis partout. Je n’insiste pas sur ce point: il a plu à mistress Browning de s’égarer un instant sur les traces du drame des boulevards.

Entre les tantes d’Aurora et les lady Waldemar, quelle place y a-t-il pour la littérature des femmes? Si les femmes anglaises sont telles que les voilà décrites par l’auteur, quelle est la condition des femmes de lettres anglaises? Il est clair que la poésie de Caroline Bowles sera leur modèle, que la gloire de Felicia Hemans sera leur nec plus ultrà. Se faire pardonner leur métier d’écrire à force de grâce et de légèreté, manier la plume sans trop tacher d’encre leurs doigts rosés et délicats, cultiver dans l’art un petit coin de terre bien enjolivé, voilà tout. Des fleurs, mais pas de fruits; surtout pas d’invention, pas de conquêtes, pas de luttes sérieuses: un semblant d’escrime littéraire, des femmes jouant à la poésie comme les enfants jouent au sabre de bois. C’est une classe de grands enfants où l’on donne les places périodiquement. La récompense est assurée; il y a des prix pour les plus habiles; on ne les juge pas comme poètes, mais comme femmes. La bienveillance et la galanterie prennent la plume des mains de la critique, et tracent le feuilleton suivant: «Très bien, en vérité! quelle grâce! quels tours faciles! mouvements heureux, discernement, délicatesse, il y a presque des pensées! Ce livre fait honneur au sexe; l’auteur unit le talent aux charmes de la figure; faisons-lui place parmi nos femmes poètes, et félicitons notre pays de produire de telles femmes, et qui écrivent vraiment avec une remarquable pureté.»

En présence d’un tel ordre de choses, toutes les femmes qui pensent, je ne dis pas qui écrivent, n’ont plus qu’à s’abstenir. La [p. 283→] liberté de penser est enlevée aux femmes, et cela chez une nation qui prétend vivre de cette liberté. Il n’y a pas de Sainte-Hermandad ni d’ordre religieux pour la faire obéir. On ne brûle pas les livres et leurs auteurs; mais l’inquisition existe contre les femmes: elle a des suppôts galants qui intimident les auteurs à force d’hommages et de compliments, qui les étouffent sous les roses. Vous êtes femme, et vous voulez imprimer un livre: commencez par solliciter le privilège d’une critique artificieusement bénévole; assurez-vous s’il n’y a rien dans votre livre contre les lois d’une coutume jalouse, contre le bon ordre d’une littérature traditionnelle. Ne péchez pas surtout contre la loi salique de l’intelligence, et soyez persuadée qu’il y a une censure composée de troubadours et de chevaliers courtois qui sont chargés de veiller sur cette loi salique. L’Angleterre est le pays classique de la liberté: vous avez la liberté de posséder une plume et de l’encre, mais non de vous en servir sérieusement. On vous répond que vous avez la liberté de penser, puisque rien n’enchaîne l’essor de votre raison comme femme; n’en croyez rien. Vos adversaires ont eu un grand définisseur, appelé Locke, qui n’a pas manqué de définir la liberté. La liberté, suivant lui, je devrais dire suivant le peuple anglais, c’est le pouvoir. Liberté agissante, elle ne reste jamais dans le domaine de la conscience. Partout où elle existe, elle veut dire action. Votre plume n’a pas la liberté, si elle n’agit pas. Allez donc, et prenez votre part du domaine de la pensée. La vérité, qui en est l’objet, n’appartient pas à un sexe: l’homme et la femme y sont également appelés. Cela est marqué dans votre constitution, car c’est une erreur de dire que votre constitution n’est pas écrite. La vraie constitution anglaise est dans la Bible. Prenez la Bible d’une main, la plume de l’autre, et marchez à la conquête de vos droits.—Voilà un langage révolutionnaire, dira-t-on; mais qu’est-ce que la littérature des femmes, je vous prie, si ce n’est une révolution?

Oui, la vérité appartient aux femmes comme à nous, et il y a des temps où elles semblent plus dignes de pénétrer dans son sanctuaire, tandis que nous restons à la porte. Mais dans le sanctuaire même, leur cœur ne marche-t-il pas devant leur esprit? N’y a-t-il pas presque toujours entre elles et la vérité, un intermédiaire, qui est un sentiment passionné, un amour? Sont-elles capables de ce désintéressement absolu qui ne travaille que pour l’humanité? Ne rapportent-elles pas tout ce qu’elles font, tout ce qu’elles pensent, à un objet, à un être aimé, souvent bien indigne de cette idolâtrie, à un homme? N’est-ce pas pour se grandir à ses yeux, pour lui plaire, pour être aimées enfin, qu’elles s’élèvent jusqu’à l’héroïsme? Dévouement tout personnel, abnégation fort intéressée, qui les rend [p. 284→] plus admirables, mais en obscurcissant leur intelligence. Elisabeth s’égale aux plus grands rois par la sagesse et la fermeté; mais elle est femme. Je ferme les yeux sur de mesquines intrigues; je veux avec Shakspeare qu’elle soit la vestale assise sur le trône: mais elle veut être aimée, elle a des favoris. Elle veut plaire à tous, même aux ambassadeurs étrangers, même à son ennemi Philippe II. Corinne, au milieu d’une société sortie des ruines, entourée d’esprits généreux, de beaux talents échappés du naufrage, d’une jeunesse admiratrice, ressemble à la pythonisse inspirée qui va prononcer le mot de l’avenir. Mais Corinne veut plaire à l’homme de génie qui a sauvé le navire, et parce qu’elle n’y réussit pas, elle se tourne du côté des mécontents, et sème la division dans l’équipage. Elle est femme, et elle fait des plus beaux dons de l’intelligence un trophée à la vanité féminine. Mazarin, avec sa finesse italienne et sa trivialité calculée, disait: «Il y a plusieurs femmes dignes de régir un royaume; mais il est toujours à craindre qu’elles ne se laissent subjuguer par des amants incapables de gouverner douze poules.»

Ecrire ce que l’on pense, c’est exercer une part de gouvernement. Voilà l’écueil de la littérature des femmes. Les Corinne ont les mêmes dangers à courir que les Elisabeth et les Marie-Thérèse. Est-ce à dire que les femmes doivent abdiquer au moment même où nous les voyons marcher à l’empire des lettres et de l’opinion? Si notre pensée était de nier leur puissance, nous ressemblerions à ces philosophes qui niaient le mouvement: les femmes nous auraient répondu d’avance, en se mettant à la tête du mouvement littéraire. L’épreuve est toute faite, surtout en Angleterre, et le raisonnement ne peut rien contre ses résultats. C’est qu’au milieu de la stérilité des esprits, les femmes écoutent davantage leur cœur. Ce qui fait leur danger, fait aussi leur force. Le cœur peut les égarer, mais il les pousse en avant, là est la puissance et la vie. Nous autres hommes qui savons le latin, nous avons trop oublié ce mot d’un ancien: Pectus est quod facit disertum. Les femmes ne lisent pas Quintilien: elles font mieux, elles le devinent.

De la littérature des femmes aux droits des femmes, il n’y a qu’un pas. Dans ce temps de réforme électorale, administrative, militaire, la langue anglaise n’a pas de mot plus actif et plus occupé que celui de droits. Droits des électeurs, droits de la pairie viagère, droits des évèques, droits des vicaires, droits du peuple, droit à la fortune, aux fonctions, à l’avancement. Le droit des hommes crie si haut qu’il couvre un peu la voix du droit des femmes. Cependant le droit des femmes a des notes perçantes qui s’élèvent de temps en temps au-dessus de la mêlée, et alors on entend les cris suivants: Indépendance! travail! égalité! divorce! Mais mistress Browning a de [p. 285→] l’esprit; elle n’est pas un des tribuns exagérés de cette démocratie nouvelle, la démocratie des Amazones. Parmi ces droits compromettants, elle a choisi celui dont elle est l’orateur naturel, le droit du talent. Dans la société de l’avenir, elle se contente de préparer la place de la femme, de lettres. L’entreprise est déjà bien assez hardie. Qu’auraient dit nos pères, s’ils avaient entendu parler du droit des femmes à écrire? C’est un duc souverain d’une de nos provinces qui a prononcé ce mot célèbre, «qu’une femme était assez savante, quand elle savait mettre une différence entre la chemise et le pourpoint de son mari.» Et ce mot, il le disait à propos d’une Ecossaise qu’il allait épouser; combien les filles de la Grande-Bretagne sont changées!

Le droit d’écrire quand on est femme, c’est le droit d’avoir plus d’esprit que son mari. A moins qu’ils n’écrivent tous deux, il faut que l’un des deux se résigne à cette infériorité. Mistress Browning en parle bien à son aise: poète, elle a épousé un poète. Ce n’est plus qu’une question de plus ou de moins: d’ailleurs, l’amour-propre est là pour guérir lui-même ses propres blessures; celui des conjoints qui a le moins de succès, peut accuser la chance et les lecteurs. Tous deux concourent devant le public: l’un des deux succombe, mais il a disputé la palme. Cette rivalité n’est, après tout, qu’une difficulté de plus ajoutée à celles du ménage. Voltaire et madame Du Chastelet concouraient pour un prix de physique devant l’Académie des sciences, et, naturellement, l’un était pour Newton, l’autre pour Leibniz. Ils n’eurent le prix ni l’un ni l’autre, ce qui les consola sans doute. Mais, malgré les vers de Voltaire à la belle Emilie, qui n’était rien moins que belle, on sait combien ce ménage était fertile en fracas. Et ils n’étaient pas mariés.

Avoir moins d’esprit que sa femme, destinée plus ordinaire qu’on ne le croit, Mais le reconnaître et l’avouer avec tout le monde, mais végéter à l’ombre de sa réputation, et s’entendre appeler le mari d’une femme de talent, voilà le difficile. Est-ce impossible? Il y a des maris de grandes artistes; pourquoi n’y en aurait-il pas de femmes de lettres? S’anéantir dans la gloire de son époux, c’est un sacrifice qu’une femme savait faire volontiers. Voilà qu’aujourd’hui c’est le tour des hommes d’abdiquer: auront-ils la même vertu? Constituer à la femme une supériorité intellectuelle qui ne serait pas une infériorité pour le mari; admettre un chef de la communauté dans les biens matériels, et n’en pas souffrir dans la gloire et dans la réputation commune. Problème insoluble; mais il est posé par la littérature des femmes, et il faudra bien qu’il trouve sa solution. Fata viam invenient. [p. 286→]

Ce qui fait la puissance de cette littérature féminine, sur laquelle nous avons tâché d’attirer l’attention du public, c’est une idée morale. Les femmes croient davantage à la justice, à la vertu, au devoir. Elles n’ont pas oublié que le monde de la matière n’est pas le seul, qu’il en est un autre, d’où vient toute lumière et toute vérité. Tandis que les hommes s’oublient dans le premier, le monde de l’argent, des chemins de fer et des opérations commerciales, il y a des femmes qui s’élèvent au-dessus du culte de Mammon: ne courant pas tous les jours de l’agent de change à la Bourse et de la Bourse au banquier, elles prennent quelquefois le temps de penser. L’une songe à l’éducation des enfants, l’autre à l’éducation des mères; celle-ci raconte les vicissitudes d’une existence de jeune fille, celle-là retrace les devoirs ou venge les droits de l’épouse. Toutes ont peut-être quelque ambition, mais le plus souvent elle est noble, et elle s’appuie sur une loi morale on religieuse. On disait autrefois le sexe dévot; on dira bientôt peut-être le sexe spiritualiste. Je ne sais pas de spectacle plus intéressant que de voir des femmes relever le drapeau du spiritualisme en Angleterre; mais dans cette grande et noble cause, il n’est pas de rôle plus curieux et plus délicat peut-être que celui d’une femme poète qui veut réveiller les généreux instincts des âmes, en les interrogeant au nom de la poésie et de l’art. L’art est toute une démonstration de l’immatérialité de l’âme, et les siècles qui ont nié l’âme ont commencé par nier la poésie. L’art vraiment digne de ce nom ne sépare pas le monde de l’esprit de celui des corps; il est un des liens qui les unissent ensemble. L’art est la pomme mystérieuse de la beauté, qui ne subsiste que tout entière: on ne la coupe pas en deux, pour en manger la moitié et jeter l’autre.

L[ouis]. Etienne.

Reviewed:

Aurora Leigh (EBB), London: Chapman & Hall, 1857.

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